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Lors de la session du Comité central des 9 et 10 mai 1956, Maurice Thorez décide de s’exprimer longuement sur le XXe Congrès du PC soviétique de février 1956 au cours duquel le rapport Khrouchtchev sur la critique du culte de la personnalité a été présenté à huis clos, devant les seuls délégués soviétiques. Distante à l’égard de cette initiative, la direction du PCF choisira le silence se contentant d’évoquer «le rapport attribué au camarade Khrouchtchev». Ce n’est qu’en 1977 que le Bureau politique du PCF reconnaitra officiellement que la délégation du parti en avait eu connaissance à Moscou. Retranscription de l’intervention de Maurice Thorez et retours sur cette histoire.

Retranscription de l'intervention de Maurice Thorez devant le Comité central du PCF (10 mai 1956)

[…] Le rapport de Khrouchtchev sur la critique du culte de la personnalité, rapport présenté en séance fermée en fin du congrès, a été donné hors la présence des délégués des partis frères. Par exception, avec les délégués du Parti communiste chinois et ceux des Partis des démocraties populaires et nos camarades italiens, nous avons eu la possibilité de lire le rapport. Nous en avons extrait tout le contenu politique qui a été rapporté au Bureau politique par le Secrétaire général, et au Comité central par Jacques Duclos.

Et je dois dire que nous n’étions pas autorisés à divulguer le texte de ce rapport ; encore moins à le publier. Nous ne l’avions pas en mains. Et quand nous en avons terminé notre lecture, nous l’avons rendu. Et pour les camarades qui ont l’habitude de comment les choses se passent dans un pays où la sécurité veille, le rapport nous est parvenu dûment cacheté sur tous les côtés, en mains propres comme on dit ; et il est reparti dans les mêmes conditions, aussitôt lecture aux quatre délégués que nous étions. Il est reparti par les mêmes voies, et très rapidement. Si d’autres camarades qui ont eu aussi à lire le rapport ont été autorisés à prendre des notes ou même à l’emporter et à le faire lire ou en publier, cela c’est une chose qui ne nous a pas été permise à nous. D’ailleurs, je dois dire qu’à notre avis, cela n’était pas indispensable.

Et en tout cas, plus particulièrement à nous, il nous a été dit que c’est une mesure de faveur, parce que nous étions – enfin, disons les choses comme elles sont – des camarades en qui on a déjà une certaine confiance, qu’on a vus déjà depuis trente années. On vous donne un rapport très secret qui est lu dans le congrès, vous le lirez, et puis voilà ; c’est pour que vous soyez au courant de toutes les choses de notre Parti, que rien ne vous soit caché. Mais nous vous disons très tranquillement :

« Vous auriez bien pu l’entendre ; mais nous n’invitons pas. Parce que vous, vous auriez pu être dans la salle, et écouter, mais nous ne tenons pas à ce que d’autres s’y trouvent ; nous ne savons pas où ces choses pourraient aller avec d’autres délégués qui nous sont quand même un peu moins connus que vous nous l’êtes. »

[…] Je dis ces choses, d’abord pour que le Comité central sache que rien ne lui a été caché ; que d’ailleurs nous n’avons rien à lui cacher. Comme je l’ai dit au comité fédéral à Ivry, nous n’avons rien à cacher, nous n’avions rien à cacher. Ce que nous n’avons pas dit, c’est ce que nous ne savions pas.

Et pour la partie des choses – je dis maintenant ici au Comité central – que nous n’estimions pas nécessaire de répéter, nous considérions en effet que c’étaient les secrets, les secrets d’État, et les secrets de Parti d’un Parti au pouvoir. Ça n’était pas à nous à aller au-devant sous prétexte que la presse bourgeoise commençait la campagne et sous prétexte, je le dis en toute franchise, sous prétexte que d’autres avaient eu moins de discrétion que nous et s’étaient hâtés dans leur Parti, peut-être, de donner des appréciations immédiatement publiées avant même que le Parti communiste de l’Union soviétique lui-même n’ait encore rendu publique une parole sur ces questions. Je pense ici, par exemple, aux camarades allemands.

Si la méthode était critiquable – parce que je le pense et je ne le pense pas d’aujourd’hui : à la délégation nous l’avons pensé immédiatement et nous avons émis des réserves immédiatement auprès du camarade Khrouchtchev. Je dis ceci pour le Comité central seulement. Si cette méthode était critiquable, la critique ne s’adresse donc pas à notre Comité central. Je crois que la méthode était critiquable parce qu’il s’avère maintenant que même pas seulement en URSS, mais que le rapport courait pour ainsi dire dans les rues. Que des militants qui partaient de chez nous dans d’autres pays – il est vrai, des pays de démocratie populaire – pouvaient avoir connaissance du rapport. Même maintenant, des gens qui ne sont pas membres du Parti peuvent presque lire le rapport quand ils se rendent en Pologne. Cela, c’est la responsabilité des camarades polonais.

En tout cas, pour nous, nous ne voulions pas nous rendre coupables d’une telle faute. Je le considère au regard de la discrétion que nous devons avoir sur ces questions, et au regard de nos responsabilités vis-à-vis de notre Parti. Et de nos engagements vis-à-vis du Parti communiste de l’Union soviétique. Ce que nous avions à dire sur cette méthode, nous l’avons exposé au camarade Khrouchtchev. On peut dire que nous avons senti, et je rappelle ce qu’on disait tout à l’heure. Jeannette disait : une des différences entre nous et là-bas, c’est que là-bas, il n’y a pas le feu immédiat de l’ennemi ; il n’y a pas la presse, il n’y a pas tout de suite le bombardement de la presse ennemie. Alors, on peut se permettre d’attendre et de poser les questions en leur heure, etc.

Nous nous savions bien que dès la première publication, ce serait ici un bombardement acharné, pas contre nous, mais contre l’URSS, contre le Parti de l’URSS, contre tout ce à quoi nous sommes les uns et les autres attachés : aux idées du communisme. Nous l’avons dit. Nous savions bien qu’ils commenceraient la campagne. Nous le savions bien.

Aussi, j’attire l’attention des camarades, parce que je reviendrai sur certaines de ces questions. Dans ce rapport où il est question, je le dirai plus longuement, de la critique du culte de la personnalité, il est rendu à différentes reprises hommage à Staline. On cite les mérites de Staline, ce qu’il a apporté au Parti. C’est dans ce rapport que nous avons pris, pour le Comité central comme pour mon article, l’appréciation positive du rôle de Staline. Aussi les critiques.

J’ai dit en notre nom à Khrouchtchev : pourquoi dans vos rapports publics et dans les interventions de différents camarades, publiques, n’y a-t-il eu que des côtés négatifs et pas un seul de ces éléments positifs que vous donnez dans votre rapport secret ? Vous eussiez beaucoup facilité la tâche des communistes dans les autres pays. En particulier, parce que c’est bien que les camarades sachent, qu’ils ne croient pas que c’est si facile pour leurs dirigeants toujours […]. Beaucoup de camarades, ici, sont quand même jeunes dans les rapports internationaux. S’ils avaient, comme nous parfois en certaines années, eu des discussions comme nous en avons eues il y a vingt-cinq ou trente ans, ils sauraient que nous n’avons pas toujours été des (mot incompréhensible], ni les camarades non plus d’ailleurs. Ils nous tapaient dur, mais nous ripostions dur. Nous n’avons pas été ce que prétendent les bourgeois : des domestiques.

Nous sommes des communistes, mais des communistes, c’est vrai, qui ont beaucoup de respect pour des camarades qui ont fait beaucoup plus que ce que nous n’avons encore jamais commencé. Il faut aussi tenir compte de cette nuance. Critiquant en particulier certaines interventions, j’ai dit en notre nom à Khrouchtchev qu’une formule comme celle de Mikoïan lancée ainsi par le meilleur congrès depuis la mort de Lénine : « pas de direction collective depuis vingt ans », etc., que c’était la justification des campagnes trotskystes, que c’était donner prise à l’argument des trotskystes […]

Vous voyez que nous ne sommes pas restés indifférents et silencieux. Mais je dois dire très franchement que nous n’avons pas considéré, au Bureau politique, que ces choses étaient à apporter dès le premier Comité central. Pourquoi ? Maintenant, elles viennent. Peut-être c’était bien qu’elles viennent déjà au dernier Comité central. C’est possible.

Mais je vous demande, camarades, qu’est-ce que ces choses auraient apporté en plus sur le fond des questions, de savoir que quand même nous avons notre petit point de vue et notre petite appréciation ? C’est cela le fond des questions ? C’est peut-être cela que veulent discuter les autres. C’est pas forcément ce qui nous intéresse. […]

 

 

 

Extrait de Roger Martelli, 1956 Communiste, Le glas d’une espérance, La dispute, 2006.

Jacques Duclos descendant d’avion de retour du XXe congrès du Parti communiste (PC) en Union soviétique , février 1956, Archives de l’Humanité, AD 93.

Lors de la session du Comité central des 9 et 10 mai, Thorez décide de s’exprimer longuement sur le XXe Congrès du PC soviétique tenu en février, et tout particulièrement sur le second rapport, que Nikita Khrouchtchev a prononcé à huis clos, devant les seuls délégués soviétiques. Ce rapport ne sera jamais publié officiellement avant 1989 et sera donc longtemps connu comme le « rapport secret ».

Le secret est pourtant très relatif : le rapport n’est pas publié, mais lu à des millions de membres du PC soviétique et de jeunes komsomols. Transmis aux dirigeants des pays de « démocratie populaire », il y circule sous le manteau. Avant même le printemps, des informations circulent sur l’existence d’un second rapport doublant le rapport officiel publié dans la presse. Le 19 et le 20 mars, L’Humanité évoque même l’existence d’un second rapport « sur les mérites et les erreurs de Staline ». Mais les militants communistes n’en sauront pas plus.

En fait, la direction française a choisi le silence. Une partie – les quatre Français présents au Congrès de février[1] – a certes eu directement connaissance du texte complet du rapport. Mais, comme c’est au départ le cas des communistes italiens, ils ont décidé de taire le contenu du rapport et même de taire qu’ils en ont eu connaissance. En fait, Thorez et ses proches ne sont pas d’accord avec l’initiative de Khrouchtchev. Staline est « un aigle de la révolution », affirme Thorez le 13 mars, devant le bureau politique. C’est « le procédé constant des trotskistes que de calomnier toute la politique du parti sous le prétexte de critiquer les défauts ».

Dans les semaines qui suivent, la direction ne démord pas de cette attitude. Même quand elle évoque le second rapport, comme le fait Pierre Courtade dans L’Humanité du 24 avril, c’est pour affirmer qu’il n’est qu’une « illustration » du premier et qu’il ne contient « rien de différent ». Mais les interrogations et les doutes se répandent dans le parti. Thorez décide donc de tenter le grand coup, quand le Comité central se réunit au début mai. Il explique ouvertement que la délégation française a eu connaissance du « rapport secret » et redit une fois de plus, au mépris de la réalité, qu’il insistait à la fois sur « les fautes et les mérites du camarde Staline ». Il demande aux présents dans la salle de ne pas divulguer le fait que les délégués français ont pu lire le texte de Khrouchtchev.

L’omerta sera respectée. Quand la CIA rend public un exemplaire du rapport secret venu de Pologne et quand Le Monde en publie une traduction le 6 juin 1956, le PCF prend ses distances à l’égard du texte et parlera désormais du rapport « attribué au camarade Khrouchtchev ». Après la publication, Thorez fulmine en petit comité. Le 18 juin, devant le bureau politique, il s’exclame à propos des dirigeants soviétiques : « Ils nous ont trompés et ont trompé [les] masses. Ils ont été solidaires. Au moins à une période. Au moins partiellement. On ne peut accepter qu’ils disent : [nous] ne pouvions pas savoir ». Fin juin, une délégation est envoyée à Moscou, composée d’Étienne Fajon, Marcel Servin et Waldeck Rochet. Elle revient avec, dans ses bagages, un long texte soviétique adopté le 30 juin et qui marque le recul prudent de Khrouchtchev devant la pression des conservateurs de la direction, et notamment de Molotov, le fidèle de Staline. La satisfaction est complète à Paris : au bout du compte, c’est la lecture Mao-Molotov-Thorez qui l’a emporté. Le 6 juillet, le Comité central approuve comme un seul homme un « document d’une valeur inestimable pour le mouvement ouvrier international ». Dans son rapport introductif, Fajon déclare sans fard : « Nous sommes sûrs que sa publication a soulagé et réconforté notre Parti, qu’elle va reléguer à l’arrière-plan le fameux rapport secret attribué au camarade Khrouchtchev, sauf peut-être dans l’esprit de quelques camarades qui voudraient encore pêcher dans la vase. »

La discussion est verrouillée par la direction qui s’attache à écarter toute critique, vouée à n’être que « tentative visant à remettre en cause les principes marxistes-léninistes du Parti, à semer le doute et la méfiance envers la classe ouvrière, le Parti et sa direction ». Quand, dans la discussion préparatoire au XIVe Congrès du PCF, l’écrivain Claude Morgan veut faire le lien entre la France et l’URSS, en expliquant que « la portée du XXe Congrès est minimisée en ce qui concerne les problèmes de la vie intérieure du Parti », Marcel Servin, le numéro deux du PCF, lui répond sèchement que « nous ne sommes pas responsables des “fautes graves” de Staline ». Thorez, le 22 juin, avait définitivement donné le ton devant le Comité central : « Quelles sont nos responsabilités ? Elles sont nulles au sens où nous n’avons pas exercé la dictature en URSS. On n’a pas à se couvrir la tête de cendres. »

Il faudra attendre le 12 janvier 1977 pour qu’un communiqué du bureau politique du PCF, par le biais d’une déclaration de Georges Cogniot et de Pierre Doize, reconnaisse officiellement que la délégation du PCF avait eu connaissance à Moscou du second rapport Khrouchtchev (L’Humanité du 18 janvier 1977).

 

 


[1] Maurice Thorez, Jacques Duclos, Georges Cogniot et Pierre Doize.

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