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Par Louis Poulhès

Le PCF relance son activité à l’automne 1940 et reprend sa dénonciation virulente de la guerre impérialiste, tout en appelant au soutien des revendications. S’il concentre ses attaques sur le gouvernement de Vichy, les occupants sont parfois visés clairement. La répression par la police française, sur délégation des Allemands, est à la mesure de cette relance ; elle le contraint à une clandestinité drastique. Un tournant de la ligne politique en mai 1941 ouvre une nouvelle étape de l’histoire.

Avec le retour des militants (démobilisés ou de retour d’exode) et la reprise des liaisons, le PCF relance fortement son activité à l’automne 1940.

Le renforcement du PCF à l’automne 1940, vu par la police parisienne

Rapport hebdomadaire sur les menées communistes, 9 octobre 1940 (APPo 221 W 10).

La reprise de l’activité communiste, vue par les préfets de Vichy

« La propagande communiste a recommencé à agir très vivement et avec succès auprès des masses ouvrières qui ressentent plus douloureusement chaque jour le chômage et la détresse financière. » (29 août 1940)

« La propagande clandestine de l’ex parti communiste continue à se manifester. » (4 octobre1940)

« La propagande communiste continue à se développer dans la région parisienne. (…) Si elle fait preuve d’une grande violence contre le Gouvernement, la propagande communiste témoigne de la même hostilité contre l’Allemagne. Il semble même que cette germanophobie affichée ne soit pas un des moindres éléments de son succès actuel. » (28 octobre 1940).

« Ils [les communistes] sont officiellement – et eux seuls – contre l’occupant, pour la libération du territoire français. Ils reprennent une attitude nationale et pacifiste qui a beaucoup de poids auprès de la classe ouvrière. » (…) « La « collaboration » joue dans le domaine de la répression du communisme que les préfets traquent avec l’accord des autorités allemandes » (décembre 1940).

Les rapports des préfets montrent l’importance de la propagande communiste dès l’été 1940. Le rapport pour décembre 1940 indique également que le PCF est le « seul parti resté organisé ». Certains d’entre eux soulignent l’hostilité antiallemande qu’elle manifeste.

La dénonciation de la situation des plus défavorisés et de l’exploitation ouvrière, l’appel à l’organisation et la relation des luttes deviennent les axes principaux de la propagande. Elle s’adresse aux différentes couches de la population.

L’Université libre, novembre 1940, n°1 (BNF Gallica)

En direction des intellectuels et des universitaires, un premier numéro de L’Université libre sous l’impulsion de Georges Politzer, Jacques Solomon et Jacques Decour parait en novembre 1940.

Les manifestations de femmes pour l’amélioration du ravitaillement, parfois spontanées, mais la plupart du temps organisées par les communistes se multiplient durant l’hiver.

Rapport hebdomadaire sur les menées communistes, 19 février 1941 (APPo 221 W 10)

Le préfet de Seine-et-Oise évoque en décembre 1940 la « rude besogne » accomplie par les femmes : « elles participent au colportage et entretiennent l’agitation au cours des stationnements devant les boutiques d’alimentation ».

Le PCF relance sa dénonciation virulente de la guerre impérialiste, un temps mise en veilleuse durant l’été 1940 et proclame de façon incantatoire l’objectif de la libération sociale, posée comme condition de la libération nationale. Si le gouvernement de Vichy reste la cible essentielle des attaques, les occupants sont généralement dénoncés de façon indirecte, mais parfois beaucoup plus clairement.

Les Cahiers du Bolchévisme, 1er trimestre 1941, p.7 (BNF Gallica)

Destinée aux cadres communistes, cette publication de mars 1941 met dos à dos l’impérialisme allemand, soutenu par « les traitres Doriot et Gitton » et l’impérialisme britannique, soutenu par de Gaulle. L’article, déjà diffusé sous forme de tract en novembre et décembre 1940, dénonce vigoureusement Vichy en évoquant « le gouvernement de Pétain-Laval s’appuyant sur les baïonnettes étrangères [qui] donne le répugnant spectacle d’un gouvernement de valets ». Les occupants, en toile de fond, sont clairement visés : « Notre pays est mis en coupe réglée, domestiqué pour le rendre soi-disant apte à prendre une toute petite place dans le  » Nouvel Ordre européen  » qui serait l’expression de la victoire impérialiste de l’Allemagne ».

La Vie du parti, année 1941, 2e trimestre n°3 p.25 (BNF Gallica)

La Vie du parti, publication également destinée aux cadres, mais dans une perspective plus militante que Les Cahiers du Bolchévisme, exprime une opinion antiallemande sans fard dans ses numéros datant de janvier et de mars 1941, bien avant la rupture du Pacte germano-soviétique en juin 1941.

L’antisémitisme est dénoncé comme une arme de division dès septembre 1940.

L’Humanité, 10 septembre 1940 et 3 octobre 1940 (BNF Gallica)

La police française réprime vigoureusement les communistes et procède, au mois de septembre 1940, à 160 arrestations sur présomption de délit dans le seul département de la Seine. Fin septembre 1940, les autorités vichystes obtiennent l’autorisation des occupants pour mettre en œuvre la législation française contre les communistes et non plus la législation allemande. Les Allemands, leur installation stabilisée, trouvent en effet avantageux de laisser l’administration française agir directement tout en la surveillant étroitement. Désormais, la répression anticommuniste est effectuée sur cette délégation.

Un camp est ouvert le 5 octobre 1940 à Aincourt en Seine-et-Oise et 182 hommes raflés le même jour y sont internés dès l’ouverture. A Bordeaux, près de 150 communistes sont internés quai du Bacalan en novembre 1940.

L’entrée du camp d’Aincourt (hiver 1940-1941)

Cet ancien sanatorium situé en pleine forêt à quinze kilomètres au nord de Mantes est choisi pour son isolement ; 670 hommes au total y sont internés jusqu’à la fin décembre 1940, dont 400 de la Seine et 260 de Seine-et-Oise.

Dans cette même période du dernier trimestre 1940, près de 550 communistes sont arrêtées dans la Seine sur présomption de délit (dont Guy Môquet en octobre 1940).

Dès le mois de décembre 1940, l’encombrement d’Aincourt, seul camp à disposition de l’administration française pour la région parisienne commence à devenir problématique. Les Allemands font montre d’une attitude dilatoire face aux demandes d’ouverture de nouveaux camps, principalement par réticence à armer la police française. Le rythme des internements ralentit au 1er semestre 1941 avec 280 internés dans la Seine (dont 190 au premier trimestre), 170 en Seine-et-Oise et une trentaine de Seine-et-Marne. Des internés sont maintenus temporairement au Dépôt de la préfecture à Paris ou transférés en prison, avant que Châteaubriant (Loire-Atlantique), camp ouvert en février pour des nomades, ne reçoive des internés politiques à partir de mai 1941.

Les arrestations sur délits restent importantes : 870 au premier semestre 1941 dans le seul département de la Seine avec une poussée en février 1941 (250 arrestations). Parmi les arrestations, celles de Lucien Sampaix en mars 1941, de Gabriel Péri et Jean Catelas en mai 1941.

Un certain fléchissement de la propagande communiste se dessine durant l’hiver, sous l’effet de la répression et de la difficulté du parti à s’adapter, qui facilite les arrestations. Une reprise est perceptible au printemps 1941, comme le montrent les rapports des préfets qui notent : « Le désarroi des esprits déjà signalé n’a fait que croître, en particulier dans les milieux ouvriers du Nord et de la région parisienne où une propagande communiste intense ne cesse de s’exercer » (24 mars 1941). « La propagande communiste semble de plus en plus active, quoique toujours prudente » (10 au 15 avril 1941).

Pour se prémunir de la répression et des imprudences, le PCF se réorganise en faisant l’apprentissage d’une clandestinité de plus en plus drastique. Une organisation en groupes de trois, à tous niveaux, est adoptée au début de 1941, avec des tâches réparties entre un responsable politique (P) qui dirige le groupe, un responsable à l’organisation (O) chargé principalement de la propagande, un responsable aux masses (M) chargé principalement des relations avec les syndicats et les comités populaires. Un cloisonnement sévère est imposé entre les groupes de même niveau. Cette structuration connait évidemment des trous avec les chutes consécutives à la répression, mais elle reste à la base de l’organisation jusqu’à la fin de l’Occupation.

La réorganisation du PCF en région parisienne en mars 1941

Sur les vingt-huit responsables identifiés de cette liste, onze sont fusillés par la suite et huit déportés, dont trois décèdent en déportation.

La réorganisation consiste à scinder l’ancienne région de Paris-Ville en deux régions : P1 comprend toute la rive gauche (5e, 6e, 7e et 13e, 14e et 15e arrondissements), P2 la rive droite (sauf les 8e, 16e et 17e arrondissements). La Seine-banlieue est divisée en quatre régions : nord, est, sud, ouest (qui compte également trois arrondissements de la rive droite). La Seine-et-Oise et la Seine-et-Marne constituent chacune une région et les grandes usines (Renault, Citroën, Gnome-et-Rhône) une neuvième région. L’interrégion est le niveau supérieur. Les régions comprennent chacune plusieurs « secteurs » ayant à leur tête également un triangle de direction et ramifiés eux-mêmes en groupes de trois.

De leur côté les Allemands suivent très attentivement l’activité des communistes. Carl Boemelburg chef de la Gestapo parisienne considère le 8 octobre 1940 que « la question communiste est sans aucun doute la plus importante des questions politiques, tant pour les autorités françaises que pour les autorités allemandes. L’observation du développement du communisme en France est une mission d’une nécessité absolue ». Le même personnage insiste sur « le danger permanent et effroyable » représenté par le communisme, qu’il qualifie de « fléau d’ordre politique » à la mi-février 1941. Les attaques anti-allemandes de la propagande communiste n’échappent évidemment pas aux occupants, comme le montrent les rapports de la Sipo-SD (qui inclut la Gestapo), avec parmi d’autres, celui du 30 janvier 1941 qui considère qu’« on peut observer dans la majorité des publications communistes un ton uniformément et violemment hostile à l’Allemagne », celui du 15 avril 1941 qui évoque « la tendance antiallemande marquée de presque tous les tracts communistes ».

Un changement radical de ligne politique est opéré à la mi-mai 1941, non sans difficultés, à la suite d’un télégramme de l’Internationale daté du 26 avril 1941 qui proclame que « la tâche essentielle actuelle est la lutte pour la libération nationale ». Le PCF publie un appel « Pour la formation d’un Front national de l’indépendance de la France ». La problématique frontiste, encouragée par l’Internationale dès janvier 1941, est élargie, mais surtout la libération nationale n’est plus subordonnée à la libération sociale et devient l’objectif premier. Désormais, la lutte contre l’envahisseur n’est plus corsetée par la ligne politique.

Tract mai 1941 (https://pandor.u-bourgogne.fr/)

Ce texte appelle à « réaliser l’unité de toute la nation à l’exception des traitres et des capitulards », mais le PCF tarde encore à s’adapter aux directives de l’Internationale. En particulier, le thème de la guerre impérialiste n’a pas disparu, tout comme l’opposition au gaullisme, qualifié de « mouvement d’inspiration réactionnaire et colonialiste ».

Le 22 juin 1941, les Allemands envahissent l’Union soviétique mettant fin à la situation née du pacte d’août 1939. Le même jour, ils organisent une rafle dans la zone occupée sous le nom d’« opération Théodoric » pour interner les ressortissants soviétiques, mais aussi « les agitateurs communistes » contre lesquels la police française prête son concours actif. L’opération touche 1300 personnes au total, internées principalement au camp allemand de Royallieu à Compiègne ouvert pour cette occasion.

Rapport final signé Knochen sur « l’opération d’internement à l’occasion du déclenchement des hostilités entre le Reich et l’URSS », adressé au commandant du Grand-Paris (AN AJ 40/874).

État numérique des internements opérés par la police française entre le 23 et le 28 juin 1941 (APPo BA 2373)

Les internements effectués « sur l’initiative de la préfecture de police » sont nettement plus nombreux que ceux effectués à partir de « la liste de M. le conseiller Boemelburg », qui ne sont qu’une soixantaine. Parmi les 591 internés à cette date, 110 israélites étrangers « indésirables » du camp des Tourelles sont conduits à Pithiviers. L’opération se poursuit encore début juillet 1941.

Pour aller plus loin:

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