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Séance 2 du séminaire Capitalisme: vers un nouveau paradigme?

Avec Corinne Lepage et Jean-Louis Durand.

Animation: Alain Tournebise.

20 octobre 2021

Présentation

Le « capitalisme vert » apparait comme l’une des pistes de réflexion et d’action dans la perspective de la définition d’un nouveau paradigme du capitalisme contemporain. Au travers de leur communication et souvent de leur action, les entreprises veulent apporter la démonstration qu’elles prennent en compte les enjeux écologiques. La lutte contre le réchauffement climatique, le souci de réduire l’empreinte carbone, de trouver des substituts aux plastiques et plus généralement aux produits polluants font partie de la panoplie de mesures affichées par tous les grands groupes et par un nombre déjà significatif de PME.

Pour autant, la question peut légitimement se poser de savoir si ces approches sont de nature à assurer le succès de la transition écologique qu’appellent les défis auxquels nous devons faire face. On peut en douter dès lors que la logique de rentabilisation du capital qui sous-tend de manière structurelle le fonctionnement du système économique et social n’est pas questionnée. Cette séance vise à aborder ce débat.

Avec :

  • Corinne Lepage, co-présidente de Cap 21, ministre de l’Environnement (1995-1997) et députée européenne (2009-2014)
  • Jean-Louis Durand, directeur de recherche à l’INRAE

Animation: Alain Tournebise, membre du comité de rédaction d’Économie&Politique

Pour compléter la vidéo, nous publions la réponse de Jean-Louis Durand à une question sur le rôle de la recherche publique.

En premier lieu, la recherche devrait selon moi éclairer la situation réelle de la question écologique, mesurer correctement les impacts environnementaux de nos activités, l’état de nos ressources et leurs dynamiques ainsi que les forces agissant dessus. Or, il y a encore beaucoup de choses à connaître sur l’importance de la diversité des espèces, des populations au sein des espèces, leur répartition, leur développement, etc. Il y a beaucoup d’inconnus sur les écosystèmes et leurs évolutions. En agronomie, on ne sait pas utiliser au mieux les processus écologiques au sein des systèmes de culture en relation avec leur environnement. Ensuite, il faudrait explorer des développements techniques permettant de mettre en jeu les processus naturels et qui assurent dans la même action la fourniture d’aliments de qualité et la reproduction des conditions de leur production.

Il est reconnu que les apports de fertilisants, l’élimination des mauvaises herbes et insectes « ravageurs » permettent de hauts rendements de conversion de l’énergie solaire en produits de qualité. Mais des effets indésirables se manifestent avec des impacts à long terme difficiles à négliger (herbicides, sur l’environnement, insecticides, sur la biodiversité et la santé des travailleurs de façon certaine, sur la santé des consommateurs, très possible). Il n’est donc pas possible d’envisager la suite sans une reconsidération globale de l’usage de la phytochimie, ce qui implique a priori de revoir aussi les objectifs de production, parfois à la baisse avec donc la remise en culture de certaines surfaces reconverties (en forêt par exemple dans nos régions). Ailleurs, préserver la forêt est crucial et il faudra réduire les intrants et maintenir voire augmenter les rendements. On ne sait pas le faire aujourd’hui. Cela aussi demande des recherches poussées, région par région, loin de globaliser, afin de mettre les besoins sociaux locaux en face des capacités de production réelles compatibles avec la conservation des ressources. Il est difficile de dire à l’avance quelle innovation, ou plutôt quelle combinaison des innovations seront mobilisées.

Mais ce qui est sûr, c’est que l’investissement en recherche est très insuffisant en France. Dans la recherche publique, non seulement les effectifs ont fondu, spécialement dans le domaine de l’expérimentation de terrain, mais en plus, les chercheurs passent un temps incroyable à chercher de l’argent, répondre à des appels d’offres, évaluer les réponses de leurs collègues, au lieu de faire leur vrai métier. Tout cela pour recapter les milliards que l’État refuse aux organismes et aux universités, mais distribue via des agences plus ou moins indépendantes quand elles ne sont pas contradictoires. Cette redistribution qui prétend viser à l’excellence ne réussit qu’à mettre les équipes en compétition pour des ressources insuffisantes, selon le dogme absolu du new public management (qui sévit de même dans la santé publique comme à l’hôpital). Spontanément portés à s’épauler et se compléter, les laboratoires s’organisent pour capter le maximum de crédit au détriment de leurs collègues. Le mot de coopétion est à la base de la loi pour la recherche mise en place récemment. Il désigne en réalité une compétition farouche et une guerre des gangs au sein des labos publics.

Dans le privé, le capital refuse de prendre le risque de solutions en rupture. Or, la tendance démographique et la pression environnementale (pollutions plus changement climatique) imposent littéralement de telles ruptures. À commencer par une remise en question complète de la structure économique. Or, pour conserver sa rentabilité, le capital saute d’innovation en innovation, ne faisant que repousser un problème pour en créer un autre, plus difficile à résoudre : les engrais azotés ont permis de remédier à la perte de fertilité des sols. Mais en produisant d’une part une grande quantité de gaz à effet de serre (la synthèse d’engrais azotés est le premier poste de contribution de l’agriculture au changement climatique) et d’autre part en polluant les rivières et les nappes là où on en utilise intensément (Europe, Penjab…). L’introduction de solutions agroécologiques nécessiterait de retirer aux géants du grain les manettes pour relocaliser les productions, par exemple de protéines pour l’élevage. Mais aussi d’investir bien plus dans la recherche de plantes légumineuses (qui n’ont pas besoin d’engrais azotés) améliorées et productives, de techniques et de rotations avec plus d’espèces, pour une production plus stable. Là encore, on a vu comme Danone qui avait timidement commencé à établir des normes de production prenant en compte ces principes à travers une politique de prix incitative aux producteurs, s’est vu remettre brutalement sur les rails à l’occasion d’un changement de capital. Les recherches privées chez Nestlé ou Cargill ne valent guère mieux.

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