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Panier

Par Daniel Cirera

Daniel Cirera est spécialiste des questions internationales et européennes
Novembre 2020

 

Au lendemain du résultat de l’élection, la question qui nous importe est double. L’objectif immédiat a-t-il été atteint ? Oui, Trump a été battu. Nettement. L’élection du ticket Biden/Harris en était la condition. Ce résultat conduit-il à une démobilisation ou donne-t-il confiance sur la possibilité de gagner et de l’énergie pour poursuivre l’engagement, l’élargir, pour imposer les changements ? Aujourd’hui c’est la tonalité dominante dans la gauche américaine : « Ouf ! Et maintenant, au travail ».

Comme dans toute échéance électorale, le choix entre deux candidats porte souvent à gauche, chez les militants, la marque d’une insatisfaction, d’une frustration et d’une inquiétude sur l’avenir. Face à la lucidité sur les exigences de changement, la question est posée de savoir si le résultat aidera aux mobilisations, donnera confiance en soi, fera du mouvement populaire un acteur, ou bien si la lassitude, le sentiment d’impuissance écraseront les espoirs et les volontés. De ce point de vue l’analyse du résultat est lui-même un enjeu pour la confiance dans la lucidité sur le travail à poursuivre, ou bien le découragement devant la force de l’adversaire, même battu.  Nous avons connu ces inquiétudes en France. Et nous appréhendons des échéances à venir. Si j’ai précisé « chez les plus militants », c’est que cette inquiétude, jusqu’à la morosité chez certains, tranche avec l’expression d’une liesse exprimant le sentiment de libération, de fierté d’avoir contribué, chacun à son niveau, à la victoire.

Trump a été battu

Dans le vote populaire et chez les grands électeurs. Cette victoire n’était pas acquise. Si l’écart dans le vote populaire est finalement significatif, la désignation des grands électeurs s’est jouée dans une tension extrême. L’écart en voix nationalement est de 5 millions, plus significatif qu’en 2016 entre Hillary Clinton et Trump – de l’ordre de 2 millions. Trump a effectivement mobilisé 71 millions de votants, un score jamais atteint par un président. Soit. Cela mérite un examen sérieux sur la base populaire des idées qu’il a représentées et entretenues, attisées. En face, le challenger démocrate a obtenu lui aussi le meilleur résultat pour un président avec 76 millions de voix. À quoi on peut ajouter une estimation de 3 à 4 millions de votes « empêchés » dans certains États, par les républicains et des systèmes discriminatoires du « vote suppression ». Tout le monde a pu suivre toutes les entraves mises au vote par Trump, son administration et le Parti républicain sur le vote par correspondance[1]. Le résultat est là. « Biden a remporté de justesse l’élection la plus conséquente depuis 1860, un référendum sur la race, le racisme, l’inégalité et l’autoritarisme au milieu d’une pandémie qui fait rage », réagit à chaud un activiste sur le site OrganizingUp[2].

Ni le résultat ni un tel niveau de participation n’étaient acquis d’avance

Quelles qu’aient été les prévisions des sondages. Pour preuve l’effort phénoménal de millions de militantes et militants, de citoyens pour mobiliser pour le vote, et pour imposer le droit de voter, notamment avec le vote par correspondance. Mobilisation dans la rue jusqu’à aujourd’hui pour imposer le compte de tous les bulletins et le résultat. L’acharnement de la résistance de Trump, de ses partisans, donne la mesure de ce qui a été imposé par le vote populaire. Le vote lui-même obtenu par la mobilisation de larges secteurs de l’opinion. En ce sens, l’intervention active de la « gauche » a été décisive. À toutes et tous ces Américain-e-s, beaucoup de jeunes et de femmes, nous devons un immense merci. Cette victoire est la leur.

L’enthousiasme du soulagement et de la fierté du travail accompli sont-ils contradictoires avec la lucidité ?

Le bon résultat de Trump a démenti non seulement les sondages, mais aussi les espoirs portés par la dynamique des dernières semaines pour le battre. Le Parti républicain conforte ses positions à la Chambre des représentants en récupérant des sièges perdus en 2018 et peut espérer conserver la majorité au Sénat[3]. Sa capacité d’obstruction reste déterminante sur les grands dossiers et les réformes structurelles. L’occupation de postes clés par les ultraconservateurs dans les institutions notamment la Cour suprême jouera son rôle de blocage et de soutien aux initiatives régressives.

Peut-on parler de Trumpisme ? Le raccourci des -ismes rend-il compte de l’ampleur des fractures qui ébranlent le la société et le modèle américain ? Même s’il en est l’incarnation exemplaire, Trump et son populisme de droite sont l’expression de ces fractures et de mouvements telluriques durables. Trump en a porté, avec un grand sens et une habileté politique, les frustrations et les violences en les exacerbant, attisant les peurs, en activant le racisme fondateur de la Nation, dans une stratégie réfléchie d’extrême droite jusque dans sa concrétisation fascisante[4].

Le défi politique et idéologique est considérable, pour la gauche, les progressistes, et tout simplement les Américains attachés, dans leur diversité, à des valeurs démocratiques – même avec leurs limites – face aux avancées remportées par les ultraconservateurs dans la bataille d’idée lancée de longue date. D’autant que l’électorat de Trump n’est pas homogène. Il n’est pas réductible à son expression la plus visible et radicalisée. C’est l’objet d’analyses approfondies dans les secteurs de la gauche travaillant à un rassemblement majoritaire, ne se résignant pas à l’état des forces actuel.

Une vision statique ne rend pas compte du réel.

Le risque, pas seulement à gauche, est d’être fasciné par l’adversaire, d’en minimiser les contradictions. D’être sous la pression des courants d’idées dominants. Ou faute de perspective convaincante. Il est frappant de constater comment sont minimisés, voire écartés, sous-estimés tout au moins, l’impact et l’influence décisive des mouvements de la société – sociaux et dans les consciences – articulés aux mouvements organisés et aux mobilisations, à la bataille d’idées, et pour la victoire électorale. Écoutons aussi ce qu’expliquent des élus et responsables de gauche. Le vote pour le salaire minimum à 15$ dans cette même Floride, le déblocage en Arizona de 250 000 $ pour l’enseignement, en Oregon le contrôle des contributions aux entreprises, et d’autres mesures partielles dans d’autres États. Toutes recoupent d’une manière ou d’une autre les revendications portées par la gauche et des mouvements sociaux dans la dernière période.  Concernant Biden lui-même et la paralysie annoncée, les premières décisions concernant le salaire minimum, le retour à l’accord de Paris feront réfléchir sur les déclarations péremptoires. La précipitation, chez certains, à entériner un échec annoncé, fascinés par l’adversaire qui pourtant vient de subir une défaite, tient à la difficulté, si ce n’est l’incapacité, à penser le possible de l’action, le caractère ouvert de la situation, avec et par ce résultat. Situation ouverte surtout par ce qui a conduit à ce résultat, mobilisations, rassemblements, travail de terrain, place des organisations. Y compris les syndicats, souvent ignorés. Cela dans une confrontation exceptionnellement élevée.

En lisant certains commentaires, dans la gauche se proclamant radicale, je ne peux m’empêcher de penser à la lettre que Marx adresse à Engels, déçu par la modération de Lincoln : « la fureur avec laquelle les Sudistes accueillent les promulgations de Lincoln en prouve l’importance, écrit-il à Engels. Toutes les déclarations de Lincoln ressemblent à des conditions mesquines et compliquées (…), mais cela n’altère en rien leur contenu historique. » Nous n’en sommes pas à un contenu historique, convenons-en. À des élections historiques, et à un moment charnière, sans aucun doute. Pour ce qui est de « la fureur » des adversaires, leur détermination à bloquer par tous les moyens la présidence Biden/Harris, à piétiner le vote majoritaire, leur esprit de revanche, il est bien là. Le conseil amical de Marx est intéressant, pas seulement à ceux qui aiment les références.

Trop à gauche, pas assez à gauche

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On connaît ce débat lorsque le résultat n’est pas à la mesure des attentes. Il est légitime. Ressortent les clivages et les débats internes à la gauche. Pas seulement américaine. Aux responsables démocrates centristes qui attribuaient les difficultés de certains candidats et la perte d’élus au Congrès et le maintien possible des républicains au Sénat, Sanders et des élus influents ont répondu sèchement que sans l’engagement des militants de gauche qui l’avaient soutenu, Biden n’aurait pas été élu. Minimiser la signification de la victoire sur Trump a donc un double effet négatif. Absolutiser la force de Trump et réduire la signification et la portée de l’engagement militant, populaire, pour faire voter et pour rassembler.

Un vote pour la démocratie.

Chez les militants, et en profondeur dans une masse d’électeurs, notamment ceux qui avaient la préférence pour Bernie Sanders ou Elisabeth Warren, le vote contre Trump a été un vote pour la démocratie. En outre, le choix de Kamala Harris portait à travers la volonté de chasser Trump la détermination à en finir avec son racisme, son cynisme, son machisme dégoûtant. Le mouvement contre Trump portait de fait des exigences de justice sociale, de solidarité et de démocratie. Au fil du mandat, toutes les enquêtes confirmaient l’approfondissement du clivage entre les électorats sur le social, les questions de race et de genre, dans une polarisation s’exacerbant.

Le rassemblement a été la clé de la victoire.

Lorsqu’aux primaires de l’été 2019 Biden a été désigné par la convention démocrate, la déception a été grande chez les soutiens aux candidats de la gauche, Sanders et Elisabeth Warren. Portés par le succès de candidats de gauche, y compris socialistes, aux élections intermédiaires de l’automne 2018, et la crédibilité gagnée par Sanders, l’élargissement des adhésions à des organisations de gauche, la frustration était réelle. Il a fallu beaucoup de discussions pour convaincre que la priorité serait de battre Trump. Les plus lucides, les plus expérimentés, se sont employés à convaincre les sphères qu’ils influençaient de l’enjeu. Contrairement à une vision superficielle – et un peu donneuse de leçons, chez nous -, dans le vote anti-Trump, c’était une vision politique et des exigences qui s’exprimaient. Très significatifs, et à suivre de près, depuis l’émergence de Sanders, et à travers cette campagne grandit et mûrit la nécessité de s’organiser politiquement. Le renforcement d’organisations comme DSA (Democratic Socialists of America) – avec des élus locaux et jusqu’au Congrès, comme Alexandria Ocasio-Cortez[5] – est plus qu’indicatif. Le résultat, les possibilités qu’il ouvre, le débat au sein du Parti démocrate vont faire monter cette question stratégique. La détermination de l’opposition conservatrice des républicains, l’organisation des groupes pro-Trump, le constat de l’existence d’un mouvement populaire de droite, sa capacité à occuper la rue, ne peuvent que renforcer la conscience de ce besoin de s’organiser politiquement. Sous des formes adaptées aux réalités du pays.

Au printemps, dans une interview[6], l’universitaire Frances Fox Piven, figure emblématique et respectée de la gauche, une des meilleures spécialistes des mouvements sociaux, et du rapport mouvement social/politique, inspiratrice d’Occupy Wall Street, qui avait soutenu Sanders, déclarait « mais nous en sommes là, et je pense que nous devons maintenant nous concentrer sur le renforcement des mouvements de protestation qui vont inévitablement se développer à mesure que les choses empirent aux États-Unis ». Aux côtés d’Angela Davis, Noam Chomski, Cornell West, toutes les figures les plus reconnues de la gauche radicale, elle appelait à voter pour Biden/Harris[7]. Non comme un moindre mal, mais comme la condition pour pouvoir avancer.  À un journaliste qui voulait l’entendre exprimer des réserves sur Biden, Angela Davis répondait que « la victoire de Biden, avec l’expulsion de Trump offrirait de meilleures conditions pour poursuivre et développer les luttes ».

Pour aller plus loin

 

[1] Sur les obstacles mis au “right to vote” et les luttes pour l’imposer,voir le recueil d’articles publiés tout au long de la campagne par le quotidien britannique The Guardian : https://www.theguardian.com/us-news/2020/dec/17/fight-to-vote-newsletter-top-stories-election-2020

[2] Bob Wing, “Initial Analysis of 2020 Exit Polls”, OrgUp, novembre 2020.

[3] Rédigé au lendemain de l’élection, le texte ne pouvait prendre en compte la victoire remportée par les démocrates avec l’élection de deux sénateurs le 5 janvier. Victoire d’autant plus remarquable que cette nouvelle défaite de Donald Trump n’était pas écrite d’avance, tant s’en faut. Elle est d’autant plus importante pour la suite, on le sait, qu’elle fait sauter le verrou institutionnel extrêmement puissant qu’aurait représenté le maintien de la majorité républicaine au Sénat.

[4] Avec l’obstination de Trump à ne pas reconnaître sa défaite, le coup de force insurrectionnel contre la désignation de Joe Biden par le Congrès, le 6 janvier, est indicateur, dans son extrême gravité, de la crise qui touche la Democracy américaine.

[5] Tom McCarthy, “Alexandria Ocasio-Cortez ends truce by warning ‘incompetent’ Democratic party”, The Guardian, le 8 nov. 2020.

[6] Marc Kagan, “The Unemployed Fight Back: An Interview with Frances Fox Piven”, OrgUp, 28 avril 2020.

[7] John Bachtell, “Prominent left veterans say vote Biden-Harris, then keep organizing”, People’s World, le 20 août 2020.

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