La Pensée n° 397 – Corps sexué, famille et société

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Janvier-mars 2019

Présentation du dossier

Quatre textes de ce numéro participent à la réflexion, déjà bien engagée dans le champ social, sur la prise en compte du sexe des êtres humains comme organisateur des familles et des sociétés. En effet, la plupart des sociétés humaines se sont fondées sur la reconnaissance d’une différence sexuée binaire des êtres humains, dont découlent les places, rôles et fonctions de chacun qui contribuent à l’établissement des rapports sociaux. Cependant, dans un grand nombre d’États, depuis le dernier quart du XXe siècle, cette construction sociale est peu à peu remise en question par les modifications sociétales et familiales induites en partie par les biotechnologies. Ces bouleversements ont conduit François Ansermet, psychiatre, membre du Comité consultatif national d’éthique, à parler d’un sentiment de vertige occasionné par l’angoisse que suscite la vision de l’inconnu : brouillage des repères identitaires familiers, si familiers qu’ils paraissaient intemporels et immuables. Ainsi, depuis une quarantaine d’années, un certain nombre d’avancées techniques dans le domaine médical (notamment en matière de procréation, d’hormonothérapie, de chirurgie plastique et fonctionnelle…) ont concouru à dissocier ce qui était jusque-là confondu : l’assistance médicale à la procréation a contribué à dissocier sexualité, procréation et filiation, l’avancée des connaissances génétiques et hormonales a alimenté les questionnements ouverts par les Gender et Womenstudies sur les liens entre genre et sexuation. […]

 

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Résumés des articles du dossier central :

  • Présentation par Anne Thevenot
  • Familles : aborder sereinement leurs transformations par Roland Pfefferkorn
    Au cours des dernières décennies la famille standard, institution quasi indissoluble d’avant les années 1975, a été concurrencée par de nouvelles formes familiales, notamment les familles monoparentales et les familles recomposées, et plus marginalement depuis 2013 les familles homosexuelles. En outre le mariage a clairement changé de finalité : il ne consacre plus la filiation, mais le couple, désormais fondé sur l’amour et plus fragile. On assiste par ailleurs à un processus d’affaiblissement de l’institution familiale et à un mouvement de redéfinition et de reconfiguration des rôles familiaux. Hommes et femmes se marient plus tard en comparaison avec les années 1960 et 1970 et les séparations sont plus fréquentes.
    La parenté sociale se développe dans les familles contemporaines et le droit doit s’adapter alors même que l’imaginaire de la famille biologique reste prégnant. Ces changements se traduisent aussi par une séparation tendancielle de la parentalité et de la procréation. Ces transformations doivent être abordées sereinement, sans la moindre perspective catastrophique. Les sciences sociales, notamment la sociologie et l’anthropologie, nous montrent en effet que la famille n’a rien de figé ou d’éternel, elle est une entité socio-historique dynamique.
  • Sexe et perte de repères en droit par Isabelle Corpart
    Les termes homme et femme, époux et épouse, concubin et concubine, père et mère sont-ils devenus obsolètes, voire incongrus, à la faveur des changements que connaît la société s’agissant de l’appartenance des individus à l’un des deux sexes reconnus par le droit français ? Le droit des personnes et de la famille sont construits autour de repères qui différencient les hommes et les femmes au regard des actes de l’état civil, dans leur couple et dans leur famille. Les supprimer pourrait déstabiliser les rapports sociaux et compliquerait les relations familiales.
  • Qui craint le grand mauvais genre ? Enjeux politiques et psychiques par Thamy Ayouch
    Depuis près de deux décennies, en France, mais aussi ailleurs, nombre de voix grondent et dénoncent les mutations anthropologiques contemporaines de genre, de sexualité, de rapports de classe ou de race qui parcourent la société. On affirme alors que le « mariage pour tous », l’homoparentalité, les transidentités, ou les techniques médicales portant sur la procréation viennent questionner des repères anthropologiques, supposément stables jusquelà, et au fondement de l’organisation des sociétés humaines.
    Comment alors aborder, plus que les mutations anthropologiques contemporaines, les résistances à ces transformations et la réaction qu’elles réclament, à l’échelle d’une histoire des discours ? Quel rôle joue ici la psychanalyse, dans la construction d’une « opinion publique » à ce sujet, mais aussi, idéalement, dans sa déconstruction ?
    L’article se penche d’abord historiquement sur l’articulation des rapports de genre et leurs implications sociales et politiques, pour examiner la manière dont certains discours psychanalytiques participent de ces rapports, ou viennent, au contraire, en révéler les effets subjectifs et politiques.
  • « Marre de vivre dans mon corps ». Réflexions théorico-cliniques sur la transidentité par Anne Thevenot et Claire Metz
    Depuis bientôt cinquante ans, les sociétés occidentales sont traversées par de nombreuses transformations des repères de sexe et de genre qui organisaient les liens familiaux et sociaux.
    Les auteurs se proposent de montrer que ces changements s’inscrivent dans un processus historique et ne remettent pas en cause le principe généalogique qui inscrit chaque nouveau-né dans le monde des humains. Elles prennent appui sur leur pratique de psychologue clinicienne auprès de personnes transgenres pour explorer comment, dans des modalités qui lui sont propres, chaque sujet est pris dans les montages symboliques et les signifiants des discours imaginaires qui traversent son histoire personnelle et collective.
  • La correspondance Althusser-Sève par Jean-Pierre Cotten,
    La correspondance échangée entre Louis Althusser et Lucien Sève, de 1949 à 1987, doit être envisagée selon trois perspectives, différentes quoique indissociables : une amitié, qui ne s’est jamais démentie jusqu›à la fin des échanges, un compagnonnage politique, tous deux étant membres du PCF et des divergences théoriques qui apparaissent, finalement, assez tôt. On propose de distinguer quatre périodes : 1949-1961 ; 1962-1973 ; 1974-1977 ; 1980-1987. C’est la deuxième période qui est décisive, elle se conclut par l’absence de terrain d’entente entre une conception de la doctrine marxiste inséparable d’une anthropologie théorique, prenant appui avant tout (non pas uniquement) sur les hommes au travail (Sève) et une théorisation du matérialisme historique qui ne rencontre nullement l’homme (ou les hommes) dans son élaboration conceptuelle, la réalité psychique à laquelle donne accès cette pratique spécifique qu’est la psychanalyse participant d’un autre continent, séparé par un océan de celui qui est justiciable d’une science des formations sociales au sens fort (Althusser).
  • Althusser : éléments de rétrospection par Jean-Michel Galano
    Il y a lieu de distinguer deux versants dans l’œuvre de Louis Althusser. Le « premier Althusser » constitue un retour salutaire à la lettre des textes de Marx, par-delà les affabulations idéalistes et affadissantes. Mais cette lecture, en se radicalisant dans le contexte du structuralisme, a conduit Althusser sur un autre versant : celui de la constitution d’un « Marx imaginaire » et d’un « matérialisme aléatoire », de plus en plus éloigné des enjeux centraux du marxisme, la reproduction simple prenant le pas sur la reproduction élargie et aussi sur la production. Cette régression, accompagnée d’un rejet de plus en plus fort de toute approche dialectique, caractérise le « second Althusser ».
  • Le travail comme « moment de la regénération humaine » par Catherine Mills,
    Dans son dernier ouvrage, Paul Boccara considère le travail comme un « moment de la regénération humaine ». Il revient sur la problématique Marx/Hegel : l’aliénation chez Hegel avec la dialectique maître/serviteur. Ou le travail et l’aliénation chez Marx, avec l’historicité du travail ; irréversibilité, récurrences et crises. Paul Boccara met en lumière la problématique : crise d’identité au travail et création d’un autre travail, la dialectique « hommes/moyens matériels », technologies et travailleurs, ainsi que la récurrence et l’irréversibilité jusqu’aux bouleversements du travail dans les sociétés capitalistes. Il caractérise la crise actuelle du travail mais aussi les conditions de créativité d’un processus très long de dépassement possible.
  • Héroïsme féminin et genre troublé dans les écrits personnels (XVIe-XVIIe siècles) par Yohann Deguin
    Les écrits personnels, comme les Mémoires, sont le lieu privilégié d’une réinvention de soi. Sous l’Ancien Régime, certaines femmes de l’aristocratie se saisissent de cette pratique d’écriture pour légitimer leur position familiale, leur action politique et leurs prétentions sociales en fabriquant un héroïsme qui, pour être féminin, s’adosse à l’héroïsme traditionnel masculin, jusqu’à créer un trouble dans le genre. À partir du XVIIIe siècle, des faux-Mémoires détournent ce procédé de légitimation.
  • Les communistes et l’Algérie par Claude Mazauric
    Claude Mazauric nous livre ici une recension du livre d’Alain Ruscio Les Communistes et l’Algérie. Dans un cadre forcément limité Claude Mazauric parvient à mettre en exergue les aspects essentiels de l’ouvrage et son originalité. Pour lui Les Communistes et l’Algérie sera une pièce maîtresse dans la connaissance de l’histoire de la révolution algérienne. Un travail qui témoigne avec force qu’il y a bien eu une résistance communiste à la guerre d’Algérie. Et celle-ci a porté la marque et montré les limites de ce qu’on savait alors des mouvements de libération nationale qui relevaient encore pour une part de l’impensé.
  • Livre et société par Jean-Yves Mollier
    Cet article s’efforce de montrer combien l’histoire du livre est devenue, en 50 ans, un chantier majeur de l’histoire générale. Indissolublement liée à l’histoire de l’édition et de la lecture, elle s’inscrit dans le courant inspiré par Lucien Febvre d’une histoire totale, à la fois économique, sociale, politique et culturelle. Isolant cependant l’édition comme une activité spécifique née à la fin du xviiie siècle, elle s’oppose à toute vision essentialiste du texte autosuffisant.
  • Réflexions sur l’autobiographie (autour de Goethe) par Guglielmo Forni Rosa
    La plausibilité de l’autobiographie dans la description du passé a toujours suscité une discussion acharnée. En effet, si l’autobiographie ne peut se différencier de la fiction littéraire sur la base d’un rapport avec la réalité extérieure, il n’existe plus alors aucune manière de la distinguer. Il ne serait pas possible de la séparer, par exemple, d’un roman à la première personne qui relate l’évolution ou les aventures du moi narrateur, comme Gordon Pym d’Edgar Poe, La ligne d’ombre de Joseph Conrad ou d’autres récits similaires. Les Confessions de Rousseau, Poésie et vérité de Goethe sont même de grands romans, tout comme La Nouvelle Héloïse, Werther et Wilhelm Meister sont certainement des écrits autobiographiques. En d’autres termes, chez certains grands écrivains – non seulement Rousseau et Goethe, mais aussi Tolstoï – la tendance autobiographique reste si forte qu’elle semble investir l’œuvre toute entière.
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