Par Gilles Richard
Historien, président de la Société française d’histoire politique
Le focus ci-dessous est extrait de Gilles Richard « Claude-Joseph Gignoux : une biographie exemplaire? Réflexions sur les relations entre stratégies patronales et stratégies partisanes à droite, de 1936 à la Libération », Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest, n° 109-3, 2002, p. 141-156 (avec l’autorisation de l’éditeur).
Un bon moyen de comprendre l’action de Claude-Joseph Gignoux en tant que président de la Confédération générale du patronat français (CGPF) à l’époque du Front populaire, consiste à étudier le principal ouvrage – sinon par l’épaisseur, du moins par le contenu – qu’il écrivit alors et dans lequel il exposa de façon synthétique ses vues sur l’organisation de la société ainsi que ses partis pris en matière politique.

Patrons, soyez des patrons ! était un petit livre de 48 pages, divisé en cinq brefs chapitres, publié chez Flammarion et destiné à une large diffusion. L’ouvrage sortit au milieu du mois de mai 1937. Approchait le temps de la renégociation des conventions collectives signées à la fin du printemps précédent. Les contradictions au sein de la coalition du Rassemblement populaire s’étaient définitivement nouées : divisions sur le soutien à la République espagnole, dévaluation, « pause », fusillade de Clichy, conflits autour du chantier de l’Exposition universelle (question du monopole d’embauche des ouvriers par la CGT et attentat de « La Cagoule » en mai.). Cela permettait d’envisager une offensive de grande envergure contre les conquêtes sociales de l’année écoulée, traduites dans les lois sociales votées en juin 1936 et dans les conventions collectives signées à l’été. Encore fallait-il, pour qu’elle fût pleinement efficace, que certaines conditions fussent remplies.
Dès le début de son mandat de président de la CGPF, l’objectif de Cl.-J. Gignoux avait été de favoriser le rassemblement le plus large possible des patrons dans le cadre de la Confédération afin de dénoncer les conventions collectives, préalable jugé indispensable à la reconquête du terrain perdu. Il fallait pour cela commencer par effacer les séquelles des divisions patronales apparues pendant la crise sociale du printemps 1936, de nombreux chefs d’entreprises s’étant indignés que des engagements considérables eussent été pris par une poignée de représentants du grand patronat métallurgique parisien. Le nouveau président de la CGPF prouva à cette occasion un réel talent de rassembleur. Tout le premier chapitre était ainsi consacré à absoudre habilement les quatre négociateurs patronaux des « Accords Matignon », à commencer par René-Paul Duchemin.

Pour surmonter ces contradictions objectives, C.-J. Gignoux développait ensuite un long argumentaire sur « la fonction patronale », particulièrement habile : « La fonction patronale est unique et présente les mêmes particularités, elle se justifie de la même manière si le patron dirige plusieurs centaines d’ouvriers ou trois “compagnons”. Mieux, dans la petite entreprise où le patron est au contact direct de ses ouvriers, les manquements à l’autorité lui sont plus sensibles. L’obligation de conserver un collaborateur indésirable est plus gênante pour le chef d’une entreprise artisanale que pour le chef d’une grande usine. Mais dans les deux cas, la fonction patronale n’est ni la consécration d’un privilège, ni une institution de droit divin. Ses attributs se déduisent de leur seule utilité : le droit au profit, parce qu’il permet l’épargne et par elle l’amortissement du capital engagé; l’autorité, parce que le bon rendement d’une affaire exige qu’elle ait un chef capable d’y maintenir chacun et chaque chose à leur place. C’est en tout cas sur ces bases-là qu’a fonctionné depuis toujours un régime économique, à coup sûr plein de défauts, mais auquel on ne doit pas moins tout le développement de notre civilisation. Et c’est aussi sur ces bases-là que doit se faire aujourd’hui la conjonction de tous les efforts du patronat parce que, du haut en bas de l’échelle de ses valeurs, son premier devoir et sa première tâche consistent à sauvegarder son droit à la vie » (p. 31-32).
L’ouvrage du président de la CGPF s’achevait par un vibrant appel à l’engagement des patrons. Un double engagement : celui de rejoindre la Confédération à travers ses syndicats professionnels et ses organisations interprofessionnelles régionales afin de bénéficier « de l’autorité qui s’attache à toute force coordonnée », cela dans la perspective de la prochaine renégociation des conventions collectives ; celui de défendre avec patience et conviction, chaque jour, au plus près des salariés, « le rôle qui est le vôtre, celui de l’organisateur de la production, qui court des risques et qui doit, pour cela, exercer une autorité effective. […] Vous êtes des chefs, c’est-à-dire que vous avez la charge non seulement des hommes mais aussi des âmes » (p. 46).
Toutes ces analyses prenaient appui sur les besoins des patrons menacés dans leur fonction sociale par la victoire du Front populaire et l’extraordinaire gonflement du nombre des adhérents à la CGT. Elles étaient avant tout un plaidoyer pour l’union à usage interne au patronat, et partaient de ses problèmes concrets du moment. Pour autant, au-delà de leurs aspects spécifiques et conjoncturels, elles induisaient des effets de grande ampleur dans le champ politique.
Un constat pour commencer : l’ouvrage, qui se donnait comme une réhabilitation de la « fonction patronale » dans la vie économique et sociale, était parsemé de prises de position directement politiques. Le ton général était certes modéré et conciliant, toujours à la recherche du juste milieu : ni « libérale », ni « marxiste », ni « individualiste », ni « collectiviste », « la vérité a des chances d’être à égale distance de ces deux extrêmes » (p. 37). Les ennemis n’en étaient pas moins clairement désignés : Léon Blum et sa « foi socialiste », la CGT, « l’opposition socialiste », l’Internationale communiste et son congrès de 1935 qui avait préconisé la grève sur le tas pour entraîner l’effondrement du capitalisme, L’Humanité (« organe officiel des Soviets »), l’« évangile marxiste », le « marxisme révolutionnaire » dans lequel SFIO et PCF étaient toujours confondus, « la révolution communiste » enfin. […] Il fallait voir dans tout cela la reconnaissance d’un clivage droite-gauche reposant sur la question de l’organisation des rapports sociaux. D’où l’impossibilité selon C.-J. Gignoux de tergiverser plus longtemps et la nécessité de défendre ouvertement le « régime capitaliste » menacé, qu’il définissait en des termes que n’auraient pas reniés les tenants de l’« évangile marxiste » : « Un régime de propriété privée, basé sur la propriété individuelle des instruments de production, c’est-à-dire des capitaux » (p. 37).
C’était donc au nom de l’union contre leurs ennemis déclarés qu’il fallait construire l’union des patrons dans un processus symétrique à l’union des prolétaires face aux patrons bâtie par la IIe puis la IIIe Internationale. Bien qu’il niât officiellement vouloir engager le patronat dans « l’action politique », le seul fait de placer ses analyses dans le cadre de cet affrontement bipolaire était porteur de conséquences considérables.

Si les grands patrons étaient appelés à ne pas chercher la destruction des « classes moyennes » propriétaires par la concentration toujours plus poussée des moyens de production, celles-ci en retour devaient abandonner les vieux schémas de pensée qui consistaient à « lier obligatoirement comme c’est l’usage l’idée de capitalisme avec celle de la liberté, sans frein ni réserve » (p. 37). En d’autres termes, il fallait renoncer à l’esprit « individualiste » et à son corollaire, « l’étatisme incohérent », tous deux issus de la Révolution de 1789 qui avait assuré la diffusion de la propriété dans la société, mais avait, dans le même mouvement, posé les bases du grand désordre économique sur lequel prospéraient aujourd’hui les tenants du collectivisme. Or, un parti incarnait l’idéal de ces classes moyennes propriétaires tout à la fois avides d’indépendance et de protection étatique, et par-là rétives à « l’organisation professionnelle » : le parti radical. À aucun moment, C.-J. Gignoux ne le désignait nommément dans son livre – il ne désignait d’ailleurs nommément aucun parti – mais les allusions étaient transparentes. D’autant que par deux fois, l’auteur faisait référence explicitement à Robert de Jouvenel, citant deux de ses ouvrages – Feu l’État et La République des camarades – et reprenant à son compte sa célèbre formule pour dénoncer les principes d’organisation économique de la IIIe République : « Tout laisser faire et ne rien laisser passer ».
Ainsi, l’insistance de C.-J. Gignoux à décrire les formes prises par l’affrontement entre les adversaires et les partisans du « régime capitaliste » sur le terrain social se doublait d’une conception bipolaire de la vie politique. Il évoquait même un combat général entre les « partis politiques d’extrême gauche » et « les partis bourgeois » (p. 29), associant de facto modérés et radicaux. Les représentants des « classes moyennes », c’est-à-dire les radicaux, devaient dès lors reconnaître le plus vite possible leur « inconscience » à participer au Front populaire et renoncer à leurs alliances contre nature.




