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Le chef d’orchestre de la contre-offensive patronale : Claude-Joseph Gignoux (1890-1966)

Par Gilles Richard.

Claude-Joseph Gignoux appartient à cette catégorie d’individus dont les activités échappent aux compartimentages ordinaires des sciences sociales ainsi qu’aux découpages chronologiques des historiens.

La Confédération générale de la production française (CGPF), fondée en 1919 pour coordonner l’action des syndicats patronaux face à l’offensive sociale de la CGT, fut rebaptisée Confédération générale du patronat français le 4 août 1936. Le 9 octobre suivant, son Conseil central désigna Cl.-J. Gignoux pour succéder à René-Paul Duchemin à la présidence de la Confédération. Il n’était pas un patron en tant que tel mais bénéficiait d’une importante expérience personnelle en matière politique qui parut utile aux dirigeants patronaux pour combattre le Front populaire. Membre officieux du cabinet de Raymond Poincaré entre 1922 et 1924, il était devenu sous-secrétaire d’État à l’Économie nationale dans les gouvernements de Pierre Laval, de janvier 1931 à février 1932, puis avait repris du service auprès de celui-ci de juin 1935 à janvier 1936. Conseiller pour les questions économiques et financières, avec Raoul Dautry et Jacques Rueff, il appartenait à ce que la presse nommait alors « le brain trust de Laval ». Député de la Loire entre 1928 et 1932, il avait siégé au groupe d’Action démocratique et sociale, aux côtés de Paul Reynaud, d’André François-Poncet et de Louis Maginot, président du groupe. Il était en même temps maire de Saint-Jean-le-Puy, petite commune rurale de l’arrondissement de Roanne, et il le resta jusqu’en 1944.

Bien que président de la CGPF, Cl.-J. Gignoux ne fut jamais un patron à titre personnel. Il était d’abord un intellectuel. Il avait soutenu en 1920 à Lyon sa thèse de droit sur l’arsenal de Roanne pendant la Grande Guerre. Agrégé d’économie politique, professeur à l’université de Nancy puis à l’Institut catholique de Paris, spécialiste d’économie, il choisit de mettre ses talents – il écrivait bien et avait une grande culture historique – au service des milieux d’affaires. Rédacteur en chef puis directeur de La Journée industrielle depuis 1925, principal quotidien national du patronat avec Le Temps, il avait déjà publié dix livres en 1936. Il offrait ainsi un exemple achevé de ces hommes qui composent et animent les classes dirigeantes, exerçant le pouvoir conjointement sous ses trois grandes formes : politique, socio-économique et culturelle. Léon Blum, qui ne l’aimait guère, le définit ainsi lors du procès de Riom (février-mars 1942) : « Un de ces hommes qui sont étrangers au patronat, étrangers à l’industrie et qui, soit par esprit de parti, soit par fanatisme doctrinal, apportent parfois à la défense des intérêts patronaux plus d’âpreté que les patrons eux-mêmes ». Pour les historiens, Cl.-J. Gignoux reste l’une des figures les plus emblématiques des « permanents patronaux » (cf. Olivier Dard et Gilles Richard Les permanents patronaux. Éléments pour l’histoire du patronat en France dans la première moitié du XXe siècle, Metz, CRULH, 2013 [2004].