Salle 8 - Culture

Le Front populaire au Second Congrès international des écrivains pour la défense de la culture (1937)

Par Marine Lebrun
Mémoire à l’ENS Face aux fascismes : itinéraires croisés d’intellectuels au Second Congrès international des écrivains pour la défense de la culture (Valence, Madrid, Barcelone et Paris, 1937)

La guerre d’Espagne (1936-1939) est le théâtre de mobilisations transnationales de diverses natures, au sein desquelles les intellectuels occupent une place importante. Le Second Congrès international des écrivains pour la défense de la culture se déroule du 4 au 18 juillet 1937, dans différentes sessions organisées en plusieurs temps à Valence, Madrid, Barcelone et Paris. Il fait suite au Premier Congrès international des écrivains pour la défense de la culture, qui s’est tenu à Paris en juin 1935.

Commune, revue de l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires, Juillet 1935 (Gallica – BNF)

Le Second Congrès vise à défendre la culture face au nazisme et aux fascismes et à apporter un soutien à la République espagnole et à son gouvernement de Front populaire. Les participants, une centaine au total, sont issus de vingt-huit nationalités différentes. Il s’ouvre alors que la France accueille en parallèle à Paris, du 25 mai au 25 novembre 1937, l’Exposition universelle, où le pavillon espagnol expose le célèbre Guernica de Pablo Picasso.

Des congressistes engagés dans les différents Fronts populaires

Au Second Congrès, de nombreux intervenants sont liés à l’expérience du Front populaire, qu’il s’agisse des cas français, espagnol et portugais, ou du projet allemand resté inachevé. Parmi les délégués français se trouvent de nombreux intellectuels qui ont œuvré en faveur du Front populaire, tels Paul Vaillant-Couturier, Louis Aragon, Jean-Richard Bloch ou André Chamson. Les intellectuels français délégués au congrès sont majoritairement des membres du Parti communiste français (PCF) ou des « compagnons de route » du Parti. Nombre d’entre eux sont membres de l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires (AEAR), fondée en 1932, qu’il s’agisse de son secrétaire général Paul Vaillant-Couturier, de son trésorier Léon Moussinac ou encore d’André Malraux. Certains collaborent à Commune, revue de l’AEAR, comme Claude Aveline, et participent aux Maisons de la Culture, ouvertes sous l’égide de l’AEAR à partir de 1934, comme André Chamson. D’autres sont proches du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes (CVIA), fondé en 1934, à l’instar de Julien Benda.

L’Humanité du 17 juillet 1937, Gallica – BNF

Les délégués espagnols sont eux aussi proches du Frente popular espagnol au pouvoir, que ce soient les intellectuels favorables à cette coalition ou des membres du gouvernement de Front populaire comme Juan Negrín, président du Conseil de la Seconde République à partir de mai 1937. Le Frente popular est également matérialisé dans les symboles mobilisés par le congrès, en particulier l’étoile rouge à trois branches. Érigée comme l’insigne antifasciste de l’unité de la coalition, elle est largement utilisée dans la propagande du Parti communiste espagnol (PCE), avant de devenir en septembre 1937 l’emblème des Brigades internationales. S’agissant du Front populaire portugais, surtout actif dans les milieux de l’exil à Madrid et à Paris, il est représenté au Second Congrès par l’intellectuel Jaime Cortesão.

Les délégués allemands, pour leur part, expriment l’espoir de constituer un Front populaire, inspiré de ces modèles français et espagnol, dans leur propre pays. Cette initiative est issue des milieux communistes et des intellectuels en exil, avec l’aide de l’AEAR qui facilite les rencontres. L’écrivain Heinrich Mann, frère de Thomas Mann, délégué au Second Congrès et porte-parole des écrivains allemands antifascistes en exil, est à l’origine d’un appel à la constitution de ce front, dans la Neue Weltbühne (la Nouvelle Scène mondiale). Cet appel vise à rassembler les forces antifascistes en se fondant sur le programme du Front populaire français de janvier 1936. Heinrich Mann est élu président du Comité du Front populaire par le « Cercle Lutetia » des émigrés allemands en exil en France le 2 février 1936. Toutefois, les dissensions entre le Parti communiste allemand (KPD) et la SOPADE (Sozialdemokratische Partei Deutschlands, parti social-démocrate reconstitué en exil à Prague) se révèlent insurmontables et le projet est un échec. 

Des discours qui consacrent le Front populaire comme facteur d’unité et rempart contre les fascismes

La valorisation d’un front unitaire contre le nazisme et les fascismes, incarné par le Front populaire, constitue l’un des axes structurants de la rhétorique antifasciste des congressistes. L’antifascisme est le ciment du Front populaire français comme du Frente popular espagnol. L’écrivain allemand Willi Bredel s’exclame à cet égard : « ce congrès des écrivains à Madrid se célèbre sous le signe du Front populaire antifasciste », tandis que l’écrivain bulgare Kristu Belev fait du Front populaire le « front unique de toutes les forces antifascistes ». Les écrivains italien et français Ambrogio Donini et Louis Aragon reprennent dans leurs interventions le slogan propre au Front populaire qui associe le pain, la paix et la liberté, énoncé par le leader du PCF Maurice Thorez dès 1934.

L’Humanité du 18 juillet 1937, Gallica – BNF

L’unité entre tous les antifascistes est présentée comme un objectif, ainsi que l’affirme l’écrivaine danoise Karin Michaelis, sans « forcer tous les gens dans un parti » ou « obéir aveuglément ». Le refus d’une exigence d’appartenance partisane permet aux congressistes d’élargir l’audience potentielle de leur propos. Cette ambition se retrouve chez Willi Bredel, qui exprime l’espoir de constituer un Front populaire allemand, dans un pays « où les cas sont chaque jour plus nombreux de social-démocrates, communistes, démocrates et catholiques [qui] se serrent la main pour la lutte commune ». Cette volonté de dépasser les clivages partisans témoigne de la recherche d’une unité la plus large possible.

S’il est appréhendé dans une perspective nationale, le Front populaire est également pensé dans une dimension européenne, voire mondiale, par certains congressistes. Ces derniers proposent une conception de l’unité qui excède l’assise nationale réelle des Fronts populaires constitués. Hans Kahle, officier allemand, membre des Brigades internationales, identifie le congrès à l’expression d’un « Front populaire européen », tandis que l’ancien ministre espagnol des Affaires étrangères Julio Álvarez del Vayo évoque un « front universel antifasciste ». Quant aux Soviétiques, ils formulent l’idée d’un « Front populaire mondial » (Alexis Tolstoï, Vsevolod Vichnievski) qui n’est pas sans rappeler la « culture mondiale » dont ils souhaitent faire de Moscou la capitale internationale.