par Gabriel Rosenman
Les grèves de mai-juin 1936 sont souvent illustrées par des photographies d’ouvriers attablés ensemble, sur le coin d’un établi ou dans la cour d’une usine. Et ces images soulèvent non seulement l’enjeu matériel du ravitaillement des grévistes, mais également la question politique des formes de la solidarité ouvrière.
Nourrir deux millions de grévistes représente tout d’abord un défi logistique difficilement imaginable. Le plus souvent, ce sont en réalité les compagnes des grévistes qui se chargent de leur apporter individuellement des repas préparés ou des sacs de provisions. Mais les coopératives de consommation sont aussi mises à contribution : leur équipement et leurs importants stocks de nourriture peuvent alors servir à ravitailler des usines entières. Enfin, un rôle central est joué par les municipalités ouvrières : selon les cas, les édiles socialistes ou communistes peuvent en effet mobiliser les commerçants de la ville (par exemple à Boulogne-Billancourt), livrer des victuailles aux comités de grève ou même leur verser directement des secours financiers (à l’image des 5 000 francs versés par le Conseil municipal de Sevran)3.
Mais, au-delà de ces dimensions logistiques, la solidarité financière avec les grévistes représente surtout un enjeu stratégique pour la CGT. En juin, un article de la presse confédérale affirme ainsi : « Vous savez combien nous souffrons de ne pas avoir de fonds de solidarité pour soutenir nos camarades au cours des luttes qu’ils doivent soutenir. Jusqu’à ce jour, des souscriptions, des dons ou quelques sommes votées par les organisations ont seuls alimenté la caisse de grève, ce qui fait qu’elle est presque toujours vide » (La Voix du Peuple, juin 1936). Et c’est donc pour corriger cette faiblesse que l’article propose logiquement la « constitution d’un fonds de solidarité ». Pour saisir les enjeux implicites de cette proposition, il est nécessaire de revenir brièvement sur les pratiques et débats qui ont agité le monde syndical au cours des années précédentes.
Si la solidarité matérielle et financière avec les grévistes constitue un terrain d’expérimentation militante dès les années 1830, c’est au début du 20e siècle que la jeune CGT stabilise certaines pratiques : collectes de solidarité (notamment sous la forme de « timbres » exceptionnels), repas collectifs de grévistes (longtemps appelées « soupes communistes »), ou encore accueil des enfants de grévistes par des familles militantes (« exode des enfants »). Durant l’entre-deux-guerres, l’organisation de la solidarité avec les grévistes devient en revanche un objet de concurrence et de différenciation entre la CGT dite « confédérée » et la CGTU proche du Parti Communiste.
Pour les « confédérés », la solidarité financière avec les grévistes représente avant tout un devoir corporatif. Un dirigeant national résume ainsi les nouveaux statuts confédéraux adoptés en 1923 (XXIIIe Congrès national corporatif de la CGT, tenu à Paris du 30 janvier au 2 février 1923) : « c’est dans le sein de leurs diverses fédérations que les travailleurs doivent s’attacher à prévoir la constitution des caisses de résistance qui leur sont nécessaires » (La Voix du Peuple, Novembre 1925). De fait, 19 fédérations sur 38 disposent alors d’une caisse de grève permanente (notamment le Bâtiment, le Livre, le Textile, le Sous-sol, l’Éclairage, les Métaux, les Cuirs et Peaux, ou les Cheminots), alors que ce n’est le cas que de 13 Unions Départementales sur 90 (parmi lesquelles le Nord, les Bouches du Rhône ou la Loire Inférieure). Mais la CGT « confédérée » n’accorde en réalité qu’une attention limitée aux grèves de la période : elle est essentiellement tournée vers la négociation et la participation aux premières instances paritaires.
A l’inverse, la CGTU fait de la grève sa priorité militante, formulant à chaque fois d’« éphémères modèles de stratégies grévistes ». Entre 1925 et 1936, la CGTU va surtout mener trois expérimentations successives de caisses de grève confédérales, chacune obéissant aux consignes politiques du moment. Le « Fonds de résistance » (1925-1927), la « Caisse Nationale Syndicale de Solidarité Ouvrière » (1928-1931), puis le « Fonds de lutte confédéral » (1931-1935) représentent en effet des tentatives pour constituer à la fois une « caisse nationale de grève » et des caisses de grève « à tous les échelons : syndicats, UL, UR et fédérations » (6e congrès de la CGTU, Paris, 8-14 novembre 1931). En 1933, le secrétaire Benoît Frachon exprime clairement l’importance accordée à ce sujet : « il faut réhabiliter chez nous la solidarité financière. Assurer du pain à ceux qui luttent ainsi qu’à leur famille n’est pas une question secondaire » (VIIe congrès de la CGTU), Paris, 23 au 29 septembre 1933).
Bien que les approches stratégiques de la CGT et de la CGTU divergent, elles vont pourtant faire l’objet d’une synthèse originale après la réunification de 1935 et les grèves de 1936. En avril 1937, le Comité Confédéral National de la CGT dédie en effet une discussion entière à « la solidarité en cas de grève » (La Voix du Peuple, Avril 1937). Dans le projet présenté par le secrétaire général Léon Jouhaux, « des caisses d’assurances seraient constituées par Fédération ; une caisse de réassurance serait organisée par la CGT, qui est prête à y verser un million si un effort parallèle est fait par les Fédérations ». Il s’agit donc de multiplier les caisses de grève à l’échelle fédérale, mais aussi de les soutenir financièrement grâce à une caisse de compensation confédérale. Propulsée par la grève générale et par l’afflux sans précédent d’adhérents, la CGT réunifiée entend ainsi combiner le rôle central accordé aux fédérations dans la tradition « confédérée », et l’importance de l’échelon confédéral dans les expérimentations de la CGTU. Cette synthèse ambitieuse sera malheureusement oubliée avant d’être mise en pratique, sous l’effet combiné du pacte germano-soviétique et de l’exclusion des communistes de la CGT, puis du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale et de l’interdiction des syndicats sous le régime de Vichy.



