Par Michel Pigenet
Historien, professeur d’histoire contemporaine émérite à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Sous un soleil de plomb et pour le premier 14 juillet de la Libération, la capitale renoue, avec les manifestations des jours de fête nationale. Le modèle en avait été initié dix ans auparavant par la gauche politique, syndicale et associative en voie de rassemblement vers le Front populaire. En 1945, comme en 1935, il s’agit de démontrer, dans la rue, l’approbation citoyenne massive aux conclusions d’assises nationales réunies du 10 au 13 juillet sous l’enseigne d’États généraux de la Renaissance française. Leurs 2 000 délégués, massés au Palais de Chaillot, inauguré en 1937, sont venus des quatre coins du pays, porteurs des synthèses de milliers de cahiers de doléances rédigés lors d’assemblées populaires de villages, villes, quartiers, entreprises…
Vue du défilé populaire du 14 juillet 1945 près de la place de l’Opéra (Source MINDEF/SGA/DMPA).

Le contexte est assurément différent de celui de la seconde moitié des années 1930. Vaincu, le fascisme a cessé d’être une menace, mais le pays sort plus meurtri qu’il ne l’avait été par la crise. L’entre-deux politique du « provisoire » en place depuis la fin août 1944 repose sur un étrange et délicat équilibre qui fait la part belle au gouvernement (GPRF) pourvu de pouvoirs exceptionnels, dont une Assemblée consultative peine à contrôler les usages. Le ralliement des grands corps de l’État a conforté l’autorité du général de Gaulle, qui préside, sinon écrase, le GPRF. L’incontestable prestige de son chef occulte tant bien que mal le défaut d’onction électorale. Le renouvellement des conseils municipaux, en avril-mai 1945, puis des conseils généraux, en septembre, ne sauraient en tenir lieu. Les citoyens devront donc attendre le 21 octobre pour élire une Assemblée constituante.

Le Conseil national de la Résistance en septembre 1944. Louis Saillant, futur président des Etats généraux de la renaissance française, est à l’extrême droite de l’image, Agence Presse Libération F.F.I., agence de photographes, Musée Carnavalet.

Reste le CNR qui, fort d’une légitimité patriotique et d’une solide représentativité, estime de son devoir de continuer à siéger jusqu’à l’application du programme de la Résistance, jamais évoqué par le Général, quand bien même il lui arrive de s’en inspirer. Dans l’immédiat, il importe de le faire connaître. Tel n’est pas le moindre but des États généraux, substitut à l’expression du suffrage universel. Car si le CNR reconnaît l’autorité du GPRF, il ne s’interdit pas d’exercer son droit de critique et de proposition. Sur ces bases, la dynamique des États généraux s’enclenche hors du concours des pouvoirs publics, mais mobilise les larges ressources des comités départementaux de Libération (CDL) et des partis, syndicats ou mouvements qui leur sont associés selon un schéma rappelant le précédent des Assises de la paix et de la liberté.

Irréductibles à leur aile gauche, probablement majoritaire, les États généraux procèdent de la culture du consensus qui régit le CNR. Non exempte de confrontations parfois rugueuses, elle suppose l’acceptation préalable et primordiale des notions essentielles de patrie et de démocratie. En foi de quoi, les rapports et résolutions soumis aux délégués par dix commissions de travail sont, pour la plupart, votés à l’unanimité.

Les réflexions, expériences et acquis du Front populaire imprègnent nombre d’entre eux. C’est flagrant dans l’accent mis sur la « culture populaire », censée venir d’en bas et dégagée « de la vie des travailleurs pour lui donner son sens et l’embellir ». C’est là, pense-t-on, l’affaire des organisations et mouvements populaires, ainsi que des « centres de culture humaine », des « centres intellectuels », foyers ruraux, maisons de jeunes ou de la culture à multiplier. La résolution « Progrès social dans le régime du travail », sensible à l’impératif productiviste de la reconstruction, compose sans surprise avec la mémoire vive des acquis malmenés de 1936. La radicalité d’objectifs tels que le « retour » des « plus-values […] au bien commun » n’ignore pas les contraintes du présent. Ainsi l’« attachement » réitéré aux 40 heures, cède-t-il à la nécessité « actuelle » de leur dépassement à la condition de majorations, sous promesse d’une diminution ultérieure de la durée du travail » et de mesures contre le chômage, dont le risque serait couvert par une sécurité sociale à large spectre. L’augmentation de la durée des congés payés est « vivement souhaitée » avec des « facilités de transports » et le développement de centres de vacances, bases d’un « tourisme populaire contrôlé par les organisations syndicales ». Le document se prononce pour l’extension des droits syndicaux et des conventions collectives « à toutes les catégories de travailleurs ». Il prône encore le rétablissement de l’élection de délégués, dotés de prérogatives et de garanties élargies, mais révocables.

En cet été 1945, les références à la Révolution française, nourries d’un imaginaire historique largement partagé s’inscrivent dans la continuité de la réappropriation des hymnes et emblèmes opérée en juillet 1935. À une décennie de distance, le constat vaut pour le rituel du serment, d’abord en témoignage de fidélité « à l’idéal pour lequel sont tombés les combattants de la liberté », ainsi que le proclament, le 13 juillet, les élus des États généraux. Sur la lancée, ils jurent « d’appeler le peuple de France à rester uni dans l’attachement à la République, inséparable de la Patrie » et « d’unir le monde civilisé dans le sentiment que la grandeur de chaque patrie est faite pour concourir à la grandeur de la démocratie universelle. »

Si la journée du 14 débute, le matin, par le traditionnel défilé militaire, exceptionnellement déployé le long de l’axe Nation-Bastille, le cortège populaire de l’après-midi se forme place de la Concorde, la plus vaste de la capitale, au cœur des « beaux quartiers » et à proximité des centres du pouvoir politique. Une première depuis l’émeute du 6 février 1934. Nulle intention, il est vrai, de marcher sur un Palais Bourbon déserté auquel la foule tourne le dos pour rejoindre les Grands Boulevards, étape vers la place de la République et celle de la Bastille.

L’ordre du défilé donne la préséance au CNR, suivi du CPL et des délégués aux États généraux, qui précèdent les dirigeants des organisations représentées au CNR, les CDL de la région parisienne et les comités locaux de Libération (CLL) de la Seine. Instruits du précédent de 1935, les organisateurs ont prévu la présence de fanfares, mais n’autorisent pas d’autres banderoles que celles des CLL. Du côté des drapeaux, les deux immenses bannières tricolores qui ouvrent le cortège consacrent une hégémonie qu’aucun étendard rouge ne songe à contester. L’heure est à la célébration de la République, de la Nation et de la Patrie, confondues et retrouvées. Hier contre l’Occupant et Vichy, maintenant pour la « Renaissance » du pays, l’union déborde les contours du Front populaire. Dès 1941, les communistes ont conçu un Front national, adjectif rapidement accolé au Conseil de la Résistance et qu’adopte à son tour, début 1944, le Mouvement de libération né de la fusion de groupements non communistes. Ceci noté, la République fêtée s’émancipe de la 3e, défunte et défaite, pour afficher, à la suite du programme du CNR, son caractère « démocratique et social ». Dans la filiation de la sans-culotterie de 1793 et des « rouges » de 1849, le tricolore omniprésent s’agrémente de bonnets phrygiens, insignes de 1935, synonymes d’égalité et d’énergie populaire. Des chars de parade rejouent des épisodes de la Révolution française, cependant que des jeunes revêtent des tenues de sans-culottes. Le fond sonore de La Carmagnole, du Ah ! ça ira ou du Chant du départ puisent à la même source. Ici et là, de moins fréquentes Jeune garde et Internationale suppléent l’absence d’emblèmes écarlates, tandis que retentissent Le Chant des partisans ou Ma Blonde, écho des espoirs et conquêtes du Front populaire. « La République nous appelle… », titre Le Populaire du jour, La « une » du numéro spécial de Ce Soir, principal quotidien communiste d’information générale fondé en 1937, s’orne pour sa part d’une lithographie tricolore d’André Fougeron dont la Marianne centrale allaitant un enfant est portée à bout de bras par un soldat et un ouvrier.

Supplément spécial de Ce Soir 14 juillet 1945 – Gallica – BNF

Les photos de la journée saisissent la foule en marche ou agglutinée sur les trottoirs comme aux fenêtres des immeubles. Œcuménique et admirative, L’Aube démocrate-chrétienne observe qu’« un peuple qui fait sa propre discipline est un bien beau spectacle ! » et s’enthousiasme pour le « magnifique programme » que résume le slogan de la CGT : « par notre travail, la France renaîtra ! ». Les reportages notent les cris « Unité ! ». D’autres exigent que l’on rende « la parole est au peuple ! » ou veulent mettre « Pétain au poteau ! ». Place de la République, le cortège stationne, le temps que deux Alsaciennes déposent une gerbe au pied de la Marianne de bronze. Au terme de trois heures de marche, le carré de tête atteint la place de la Bastille. André Tollet, le Président du CPL, et Louis Saillant prennent la parole avant une ultime Marseillaise.