Salle 10 - Mémoires

1968 : un avatar des grèves de 1936 ?

Par Danielle Tartakowsky

En 1968, la grève générale perturbe le rythme décennal des réactivations mémorielles à la faveur des anniversaires obligés. Au début du mois de mai, les barricades de la rue Gay-Lussac ressuscitent la mémoire des barricades du premier XIXe siècle et de la Commune. Au sortir de la manifestation intersyndicale du 13 mai, la presse communiste amorce une comparaison avec 1936. Elle est relayée par la presse de province qui évoque les manifestations survenues à Morez, à Barentin, à Calais, au Havre ou à Toulon, « jamais vues depuis 1936 ». La référence s’affirme plus massivement après l’essor des grèves avec occupations. Celles-ci réactivent le grand récit de la grève ouvrière et de sa geste, et redonnent corps au mythe de la grève générale alors que les thèses sur la nouvelle classe ouvrière et la société de consommation semblaient les avoir relégués au magasin des accessoires, aux côtés de la barricade. Grévistes et manifestants procèdent à des rejeux symboliques explicites. Les poings se dressent devant les portes closes des entreprises surmontées de rouges étendards. Certains paysages industriels semblent être tout droit sortis des années 1930, en particulier les usines où la grève permet de solder des comptes qui ne l’avaient pas été en 1936 (Wonder, Citroën…). « Les plus vieux d’entre nous, ceux qui ont vu bien des manifestations, ceux qui ont connu 36 sont plus bouleversés encore », relaie l’Humanité. « La France en grève retrouve son visage de 1936 », renchérit Paris Match, dont les photographies donnent à voir le « souvenir du Front populaire » ou « le jeune ouvrier », coiffé du bonnet phrygien, chantant l’Internationale. Et de décrire « le flot de la vieille tradition rouge qui ne coule pas souvent, seulement quand l’Histoire veut bien le laisser passer, comme en 1936 par exemple ».
La direction confédérale de la CGT mobilise cette référence, mise en scène au plus haut niveau. La délégation qu’elle mandate au ministère du Travail en vue des négociations tripartites engagées le 25 mai 1968 est conduite par Georges Séguy, alors secrétaire général, secondé par Benoît Frachon, devenu la mémoire vivante de l’accord Matignon – alors que le gouvernement a précisément préféré la rue de Grenelle à l’hôtel Matignon pour tenter d’éviter les rapprochements intempestifs. Mais, à la différence de ce qu’il advint en juin 1936, les syndicats, au demeurant divisés, ne ratifient pas ce qui demeure en conséquence un « protocole » plus qu’un accord. « Comme vous le comprenez, ça n’a pas été aussi facile qu’en 1936 lors du Front populaire », commente Benoît Frachon devant les grévistes de Renault. Du moins, la baisse programmée du temps de travail aux fins d’en revenir aux 40 heures et le poids d’une histoire demeurée prégnante conduisent-ils de nombreux commentateurs à évoquer, à chaud puis durablement, les « accords de Grenelle », comme on dit l’accord Matignon. Alors qu’il n’y eut pas d’accord. L’Embellie de Jean-Pierre Chabrol et le Grand Tournant d’Henri de Turenne, parus ou produits cette année même, témoignent au demeurant d’un intérêt renouvelé du grand public pour cette page d’histoire.
L’extrême gauche réactive simultanément une image négative du Front populaire, devenu à ses yeux l’archétype de la « Révolution trahie », comme elle craint de l’être à nouveau. La Jeunesse communiste révolutionnaire réédite le discours de 1936 dans lequel Maurice Thorez appelle à « savoir terminer une grève ». Des comités d’action s’érigent en porte-parole des « travailleurs et étudiants [qui] ne veulent pas que leur lutte s’achève comme les mouvements de 1936 et 1945 ». Tribune socialiste, pour le PSU, tente de concilier les deux systèmes de références. Elle évoque la « joie profonde [..], le vertige sans limite, la négation devenant affirmation » et poursuit : « Nous montions véritablement à l’assaut du ciel », pour, ainsi, mêler les accents de Simone Weil à ceux de Karl Marx. Ces approches, qui toutes opposent la « base », présumée révolutionnaire, à ses dirigeants situés aux portes de la trahison, n’est pas sans marquer une certaine historiographie post-soixante-huitarde. Les éditions Maspéro rééditent Daniel Guérin (Front populaire, révolution manquée, 1970) et Danos et Gibelin (Juin 36, 1972). Jean-Pierre Rioux s’intéresse aux Révolutionnaires du Front populaire (1973).
Edward Shorter et Charles Tilly (1974) comme Bertrand Badie (1973) réagissent en mettant au contraire en évidence l’interdépendance entre les grèves de 1936, l’implantation préalable de la CGT ou les actions engagées par la CGTU dans les années 1920.