Par Jean Vigreux
Professeur d’histoire contemporaine à l’université de Bourgogne.

Face à l’effondrement des revenus agricoles et à la multiplication des saisies dans les années 1930, de nouvelles formes de luttes collectives – « folle enchère », obstruction aux huissiers, grève de l’impôt – sont portées par un syndicalisme de classe. Leur popularité auprès du monde rural ancre durablement le PCF dans les campagnes françaises.

Avant la crise profonde des années 1930, les campagnes européennes connaissent des mutations démographiques liées à l’exode rural, au processus d’industrialisation et au traumatisme de la Première Guerre mondiale. La modernisation entamée au XIXe siècle amplifie le passage d’une économie à prédominance agricole à une économie industrielle, et la crise de 1929 accentue ces ruptures. Les conséquences économiques, sociales et politiques de cette conjoncture caractérisent l’émergence du mouvement ouvrier, du syndicalisme et des solutions agrariennes. La dimension des Internationales (verte ou rouge) et l’émergence des fascismes et de l’antifascisme ont des échos non négligeables dans ces sociétés rurales. Cette « drôle d’époque » invente – ou revisite – le clivage villes/campagnes dans une conception passéiste et agrarienne : « l’ordre naturel des champs » s’opposant aux « désordres des villes ».

L’effondrement des revenus agricoles

La crise des années 1930 se caractérise par un effondrement mondial des prix agricoles, qui affecte durement les économies et les sociétés européennes. Dans les Balkans, sur la base 100 en 1929, l’indice des prix agricoles roumains passe à 44 en 1931 ; le prix du vin yougoslave chute de 70 %. La baisse du revenu agricole atteint 57,6 % en Roumanie, 51,8 % en Bulgarie, 59 % en Pologne. Les effets cumulatifs de la crise pénalisent encore plus le monde paysan, car les prix agricoles baissent davantage que les prix industriels. En France, préservée jusqu’en 1931 par le réflexe protectionniste, la chute des prix de gros est de 46 % pour le blé entre 1930 et 1935, et de 60 % pour le vin par rapport à 1913. Comme en Espagne, la crise agricole induit une paupérisation certaine : le revenu brut fourni à l’agriculture française par la culture du blé passe de 12 à 6 milliards, soit une baisse de 50 % depuis 1929. Faillites et saisies se multiplient dans les campagnes, faisant de la lutte contre les saisies le terrain central des mobilisations paysannes.

La crise, terreau des mobilisations concurrentes

Face à cette paupérisation, un nouveau syndicalisme s’organise, qui entend s’émanciper de la tutelle des notables traditionnels encadrant jusqu’alors le monde rural. La Confédération générale des paysans travailleurs (CGPT), proche du PCF, et la Confédération nationale paysanne (CNP), proche de la SFIO, incarnent ce syndicalisme de classe, où le mot « paysan » est revendiqué contre « l’agriculteur », « le notable traditionnel », le « grand propriétaire châtelain » ou le « hobereau ».

La défense de la paysannerie n’est pas le seul apanage de la gauche. Le Parti agraire et paysan français, fondé par Fleurant Agricola, revendique aussi la défense des exploitants en faillite et la lutte contre les saisies, entrant en concurrence directe avec la CGPT pour rassembler le plus grand nombre possible d’agriculteurs. La prise de la Préfecture de Chartres en 1933 par les éléments les plus radicaux reste l’épisode le plus connu.

L’Humanité, 15 janvier 1933. Gallica – BNF.

De leur côté, les Comités de défense paysanne de Dorgères, surnommés les Chemises vertes – car ils ont emprunté leur uniforme au Bauernbund de Josef Bilger, mouvement agrarien inspiré par l’Allemagne nazie – organisent également des rassemblements de masse. Avec le Parti agraire, ils rejoignent, en 1934, le Front paysan, soutenu par l’Union nationale des syndicats agricoles (UNSA), l’une des principales organisations de défense du monde paysan des années 1930.

Les militants de gauche s’opposent physiquement aux agissements violents de ces organisations, conduisant à des affrontements qui scandent la vie du monde rural. Cette violence, loin de n’être que l’« atavisme » du monde paysan, participe aux formes de politisation radicale où s’affrontent deux camps irréconciliables, comme effet induit d’une crise économique et sociale qui touche les sociétés dans toutes leurs dimensions.

Le PCF tente de rivaliser en dénonçant l’UNSA comme un syndicat tenu par les hobereaux, les comtes et les marquis qui ne travaillent pas la terre mais la font travailler comme sous l’Ancien régime. Les communistes proposent ainsi une vision alternative : celle de paysans exploitants menant eux-mêmes leurs luttes dans le cadre d’organisations émancipées de la tutelle des notables, reprenant parfois des thématiques impulsées par Gambetta une cinquantaine d’années auparavant. Ce projet politique donne son sens aux formes d’action que la CGPT va développer dans les années 1930.

L’Humanité, 28 janvier 1933. Gallica – BNF. 

Les pratiques de la « folle enchère » et de « l’obstruction »

C’est dans le Lot-et-Garonne de Renaud Jean – leader du syndicalisme agricole de l’entre-deux-guerres, et premier député communiste issu du monde rural élu en 1920 dans la circonscription de Marmande – que s’élabore et s’expérimente la ligne offensive contre les saisies. Dès le septembre 1932, dans Le Travailleur, Renaud Jean dénonce la justice de classe et appelle à l’action directe avec le slogan : « La bourgeoisie attaque, paysans, empêchez les saisies ! » faisant écho aux luttes paysannes historiques comme la Grande Peur de 1789. Cette volonté d’action directe s’explique d’autant mieux que Renaud Jean avait, en décembre 1931, proposé en vain à la Chambre des députés une réforme du métayage (partage aux deux tiers pour le métayer, suppression des corvées, etc.).

Le 19 février 1933, Maurice Thorez vient à Marmande et appelle à la mobilisation et à l’unité d’action devant 3000 paysans, consacrant la ligne de Renaud Jean au niveau de la direction du parti.

L’Humanité, 21 février 1933, p. 2. Gallica – BNF.

La première action a eu lieu en octobre 1933 à Miramont-de-Guyenne : le député de Marmande et ses camarades surenchérissent lors des enchères, puis se déclarent insolvables, rendant la vente caduque. L’autre forme d’action initiée par Renaud Jean consiste à empêcher l’huissier de prendre la parole.

Ces pratiques de la « folle enchère » ou de « l’obstruction » — rassembler un maximum de militants pour empêcher la saisie par l’huissier et les gendarmes des biens, du matériel, du cheptel et des récoltes du condamné — se diffusent rapidement. La Voix Paysanne en assure la publicité, et la direction du parti s’emploie à les généraliser, d’autant que ce moment de la saisie est profondément douloureux : voir ses biens arrachés et vendus aux enchères publiques représente pour ces paysans travailleurs le summum de l’humiliation.

Dès février 1934, le mouvement gagne les Côtes-du-Nord. Le sous-préfet de Guingamp s’inquiète, dans un rapport, qu’il serait difficile « de procéder dans cette région habilement travaillée par la CGPT à une nouvelle vente de ce genre », ajoutant que « cette propagande trouve un accueil favorable auprès de petits fermiers » (Archives départementales des Côtes du Nord, 1 M 359).

L’affaire de Tréglamus, le 25 mai 1934 dans le canton de Belle-Île-en-Terre, devient le symbole d’une lutte héroïque mais tragique : plus de trois cents paysans se rassemblent à l’appel de la CGPT sans réussir à empêcher l’expropriation. Le militant cégépétiste Yves Augel (alors socialiste, il adhère au PCF en 1935-1936) se couche devant la voiture de police qui emporte Mme Grot en prison.

L’Humanité, 29 mai 1934. Gallica – BNF.
L’Humanité, 16 juin 1934. Gallica – BNF.

Un tract de la CGPT distribué aussitôt dénonce : « cette expropriation s’est faite avec la complicité du cheptel capitaliste. Les représentants de l’ordre furent d’une brutalité odieuse. La mère, les gosses furent traînés par ces braves. Jamais nous n’avions assisté à un scandale pareil. Ces brutes se sont déchaînées, ivres de vengeance. Plutôt la mort que l’expropriation du bien de nos camarades. Tous debout en un seul bloc ! ». Une photographie de l’événement publié par la presse locale est reprise par l’ensemble de la presse communiste sous le titre La misère au village.

La misère au village, Publications révolutionnaires, [s.d.], 30 p. Pandor -MSH de Dijon.

Cette affaire a connu un très grand écho, grâce à la tournée de Waldeck Rochet, nouveau responsable de la section agraire du PCF, entre le 30 mai et le 4 juin 1934 dans les Côtes-du-Nord.

L’Humanité du 3 juin 1934.

La presse communiste, La Voix Paysanne, L’Humanité, Regard, etc., publie de nombreux reportages accompagnés de photographies sur les violences des saisies et fait connaître les actions communistes.

Regards, 21 septembre 1934. Gallica – BNF.
Scène contre les saisies de La Vie est à nous réalisé par Jean Renoir, 1936, 62 min. En libre accès sur le site de Ciné Archives.
Regards du 9 avril 1936. Gallica – BNF.

La grève de l’impôt

Parallèlement à la lutte contre les saisies, une autre forme d’action s’élabore : la grève de l’impôt, consistant à payer en nature « les redevances au fisc ». Renaud Jean souhaite mener ainsi « une bataille du blé » pour obtenir un « moratoire de fait » sur la fiscalité : « depuis des années en effet, les négociants céréaliers refusent de respecter les prix minimum fixés par l’État. De ce fait, la CGPT, forte de ses succès contre les ventes-saisies, décide d’appeler les métayers à la grève de l’impôt ou à payer l’impôt avec du blé ». Adoptée par le IIe Congrès de la CGPT à l’automne 1933, cette motion se heurte à l’opposition de Maurice Thorez, qui écrit à Renaud que ce mot d’ordre lui paraît « faux et dangereux ». Le changement de ligne du PCF avec l’émergence du Front populaire et l’aval de l’Internationale communiste lèvent toutefois cet obstacle.

La première manifestation a lieu à Marmande en août 1934. Le mouvement s’étend rapidement à tout le département et aux départements limitrophes. La démonstration la plus remarquée se déroule le 10 septembre 1934 à Miramont-de-Guyenne : profitant de l’affluence du marché aux prunes, des militants cégépétistes, accompagnés de dix-huit charrettes à bœufs chargées de sacs de blé, défilent dans les rues pour s’acquitter de leurs impôts en nature chez le percepteur.

L’Humanité, 15 septembre 1934. Gallica – BNF.

Le 25 septembre 1934, lors d’un grand meeting à Saint-Avit-Senieur en Dordogne, Maurice Thorez apporte publiquement son soutien à cette forme d’action : « Le percepteur refusera, ce sera donc la grève de l’impôt ».

La défense du vignoble

Simultanément, le PCF élargit son action à la défense du vignoble. Dès le 30 décembre 1934, il lance à Bergerac sa campagne de défense viticole dans le sud de la Dordogne, avec un succès immédiat et significatif : le syndicat des Paysans-travailleurs du sud du département compte à lui seul 1 233 membres, dont deux femmes – soit plus de la moitié des 2 000 membres que Philippe Gratton recense sur l’ensemble du département à la même date.