Salle 1 – Fractures

La crise française des années trente

Alexandre Fernandez, professeur émérite d’histoire contemporaine, Université Bordeaux-Montaigne.

Jusqu’en 1931 la « crise de 1929 » ne fut point vraiment ressentie en France ; peut-être moins violente qu’aux Etats-Unis ou en Allemagne, elle y fut en revanche, une fois enclenchée, plus durable.

Lorsque s’ouvre 1931, le pays paraît avoir été épargné par la crise du capitalisme étatsunien et l’onde de choc mondiale consécutive. On se félicite volontiers que l’esprit de mesure français, peu sensible aux chimères américaines, ait prévalu. Le progrès en France, nous dit-on, ne saurait s’accomplir que dans le respect de l’équilibre social. Quel bel équilibre que celui d’un pays où la population urbaine vient tout juste d’atteindre le niveau de la population rurale et celui d’une société où la population active est à peu près partagée en trois tiers : un tiers de paysans (6,5 millions), un tiers d’ouvriers ( 6,2 millions, dont la moitié travaillant dans des établissements de plus de 500 salariés : cela signale la modernisation à l’œuvre depuis le début du siècle, mais il s’en faut encore de beaucoup pour que l’usine ait supplanté significativement l’atelier), un tiers dans les services (6,7 millions, pour moitié des commerçants et professions libérales). Il conviendrait, en outre, d’ajouter à ces caractères structurels, la sagesse politique qui, depuis la stabilisation monétaire réalisée par Poincaré (en fait une dévaluation qui n’a pas dit son nom), a garanti le « franc fort » et obtenu que les réserves en devise et en or de la Banque de France (qui s’accroissent même jusqu’en 1934 grâce à l’afflux des capitaux flottants) soient les plus élevées du monde…     

Cette insensibilité de la France à la crise, cette invulnérabilité supposée, n’étaient en fait qu’illusions. On pensait que, parce que justement moins tributaire des capitaux étatsuniens, le pays serait préservé de la crise et de la dépression. Au printemps, la crise bancaire en Autriche et en Allemagne, qui cesse de payer au titre des réparations, ébranle les comptes de la balance des paiements ; surtout, en septembre, la dévaluation soudaine et sensible de la livre sterling renchérit d’un coup les produits français sur les marchés internationaux. Or les exportations assuraient à cette date 1/7e de la richesse nationale. Déjà, le textile, traditionnellement tournée vers l’exportation, s’était ressenti de la contraction du commerce mondial après 1929. Désormais, des branches emblèmes de la modernisation de l’appareil productif à l’œuvre depuis la guerre, comme la sidérurgie et même l’automobile, sont touchées : l’indice de la production industrielle fléchit de 17% en 1932 ; la baisse atteint 25 % en 1934. La faillite de Citroën en 1935 a valeur de symbole de cet effondrement.

Début 1935 on compte déjà 500000 chômeurs. Mais ce nombre ne tient pas compte du fait que près de 400000 travailleurs étrangers (au recensement de 1931, il y avait 2,7 millions d’étrangers) ont été expulsés en 1932, que près d’un demi-million de femmes se sont retirées du marché de l’emploi, que 600000 jeunes ne parviennent pas à y entrer, que plusieurs dizaines de milliers de travailleurs ont tenté de revenir au village et à la terre ou, pour les plus âgés, se sont retirés de la vie active. Au total, ce sont 1,8 million d’emplois qui ont été perdus entre 1929 et 1935. Si le recensement de mars 1936 compte 860000 chômeurs (des ouvriers non qualifiés en très grande majorité), ce sont sans doute plus de deux millions de personnes qui sont de fait sans emploi. En outre, ceux qui l’ont conservé ont vu le chômage partiel les atteindre : celui-ci touche plus de la moitié des salariés. 

Au printemps 1936 la France est désormais engluée dans la crise, et profondément. Elle ne semble bénéficié d’aucun des signes de reprise qui se sont manifestés à partir de 1934 ailleurs. 

En effet, le choix, politique et social, partagé par la droite et le parti radical, de maintenir un franc fort et de préserver à tout prix l’équilibre budgétaire, s’est avéré catastrophique. Ainsi, après la dévaluation du dollar en 1933, on a refusé d’envisager une dévaluation du franc et on a feint de croire que la contraction des prix (par exemple par la réduction drastique des dépenses de l’Etat ou par la baisse imposée des tarifs du gaz et de l’électricité) redonnerait de la compétitivité aux produits français. Ces mesures déflationnistes ne font qu’aggraver la réduction de la demande et aggravent la dépression, tandis que les moins-values fiscales (du fait même de la dépression) viennent annuler l’effort de compression des dépenses… ce qui, bien entendu, ne résorbe pas le déficit. Bien plus, à l’été 1935, le gouvernement Laval est autorisé par la majorité des députés à prendre des décrets-lois qui persévèrent en ce sens : entre autres mesures, il décide la réduction immédiate de 10% du traitement de tous les fonctionnaires. Outre qu’elle empêche toute reprise économique durable, une telle politique de déflation participe aux reclassements politiques, en cours depuis 1934.      

La défense du franc a eu pour résultat de consolider les revenus fixes, tels que rentes et obligations, en même temps qu’elle a fait perdurer le marasme économique. Pourtant, bien que les profits des entreprises cotées en bourse aient diminué de plus de moitié (ce qui contraint déjà les investissements) le montant des dividendes versés aux actionnaires a augmenté de plus du quart ! A l’inverse, si, compte tenu de la chute tendancielle des prix, le salaire horaire s’est à peu près maintenu, du fait du chômage partiel le pouvoir d’achat des ouvriers (de ceux qui ont conservé leur emploi) a chuté de plus de 14%. A peu près préservés jusque-là, les paysans voient leurs revenus littéralement s’effondrer lorsqu’entre 1934 et 1935 les prix du blé chutent de moitié et ceux du vin des trois-quarts, tandis que commerçants et artisans pâtissent de la baisse du pouvoir d’achat des salariés en général et de celle, soudaine et brutale, des fonctionnaires en particulier. Enfin, alors même qu’il n’existe pas de système d’assurance-chômage, que les secours alloués aux chômeurs dépendent principalement des bonnes volontés et des ressources municipales (vingt-cinq caisses de secours municipales en 1930, huit cent cinquante à la fin de 1935), les « marches de chômeurs », organisées à partir de décembre 1933 par la CGTU (dont celle qui compte plusieurs dizaines de milliers de marcheurs de Dunkerque à Saint-Denis), témoignent de la détresse mais aussi – et sans doute bien davantage – de la détermination des « marcheurs ».

En 1936, l’idéal de la démocratie de petits propriétaires, paysans, commerçants et artisans, auquel voulait croire le parti radical – pilier de tous les gouvernements depuis le début du siècle – est complètement remis en cause par la crise. Sa base sociale s’effrite : globalement, tandis que les fonctionnaires et employés font l’expérience de la nocivité des politiques de déflation, une partie des classes moyennes (les indépendants en particulier) paraît sensible à certains discours antiparlementaires (dont témoigne par exemple l’audience que recueille la Ligue des contribuables). Toutefois, il faut attendre le printemps pour que, timidement, les dirigeants du parti prêtent une oreille aux propositions de relance économique des socialistes et des communistes, avec lesquels ils sont alliés désormais dans le cadre du Rassemblement populaire…    

Sauf sous la référence au « pain » – au demeurant une référence plutôt sociale – la dimension économique n’est pas mise en avant lors de la campagne électorale ; l’urgence est politique – c’est l’antifascisme ! On sait l’avancée que le Front populaire représentera, dans le domaine politique et dans celui des rapports sociaux : la mobilisation politique et sociale de la classe ouvrière, inédite par son ampleur et sa nature, aboutissant, enfin, à l’intégration de celle-ci à la nation. Néanmoins, l’expérience de gouvernement fut aussi une tentative pour trouver des solutions, sans sortir du cadre capitaliste (voir le discours de Blum au lendemain des élections rappelant que la victoire avait été acquise avec les radicaux et qu’il n’y avait donc pas de « majorité prolétarienne ») à la crise économique (relancer les exportations, par la dévaluation, etc.) et sociale (la réduction du chômage par l’abaissement de la durée légale du travail).