Par Stéphane Bonnéry
Professeur en sciences de l’éduction à l’Université Paris 8, directeur de la revue La Pensée
Nous remercions La Marseillaise de nous avoir autorisé à reproduire des extraits de cet entrien dont l’intégralité peut être retrouvée dans le numéro spécial de La Marseillaise consacré au Front populaire, mai 2026.
Avec comme symbole l’âge de l’éducation obligatoire porté de 13 à 14 ans portée par Jean Zay, quelles sont les principales mesures du Front populaire dans le domaine ?
Effectivement, l’allongement de la scolarité de 13 à 14 ans est une mesure emblématique du Front populaire. Pour bien comprendre ce conquis, il faut le remettre dans son contexte. Le cœur du projet du ministre Jean Zay consistait à prolonger les scolarités au-delà de l’école primaire et à ouvrir socialement l’accès à l’enseignement secondaire. Cet objectif-là n’a pas été atteint, on va y revenir, mais il faut bien comprendre le contexte de l’époque. Nos lecteurs d’aujourd’hui ont l’habitude que l’école primaire porte ce nom en tant que premier degré avant un deuxième degré. Mais quand Jules Ferry crée l’école primaire dans les années 1880, avec les réformateurs de la Troisième République, c’est un pouvoir bourgeois qui a massacré les communards de Paris, de Marseille, de Lyon… et qui veut concéder une scolarité primaire, primitive, pour éviter les révoltes et pour éduquer, domestiquer le peuple qui, sinon, voterait mal, trop révolutionnaire. Durant la première moitié du XXe siècle, très peu d’enfants entrent en 6e et surtout des garçons : seulement 4% d’une génération en 1921 ; seulement 5% à la veille du Front populaire. Et une infime fraction (seulement 3% des élèves de 6ème étaient des enfants d’ouvriers). En 1938, en bénéficiant de cet allongement de la scolarité de 13 à 14 ans, on est encore à 7% seulement d’une génération entrant en 6ème. Il faudra attendre 20 ans de plus, 1958, pour qu’on atteigne 43% puis, en 1972, 95%, et la quasi-totalité ensuite.
Et donc, il faut bien comprendre les résistances qui existaient. Jean Zay a tenté de créer ce qui est devenu aujourd’hui le collège avec les « classes d’orientation », mais il a rencontré de vive résistance dans son propre parti, le parti radical-socialiste, parce qu’il était trop à gauche dans un parti qui défendait quand même un ordre bourgeois où l’enseignement secondaire ne devait pas être trop ouvert. Et la SFIO (ancêtre du PS), très liée au syndicat d’enseignants du premier degré voulait garder les bons élèves pour eux dans les écoles primaires supérieures qui prolongeaient le primaire. Et donc, il y avait vraiment des résistances de classe et de corporatismes entre premier et second degré qui freinaient ces réformes. Toutefois, Jean Zay va réformer. S’il n’arrive pas à monter une loi, parce que le Parlement bloque, et parce qu’il n’ose pas s’affronter à la question du budget qui aurait été nécessaire pour une pleine mise en œuvre de la réforme (l’ensemble du gouvernement Blum cèdera sur la question de l’argent), il va faire passer par décrets des choses très importantes. En plus de cette prolongation de la scolarité obligatoire, il avance un projet d’harmonisation des contenus pour les écoles primaires d’un côté, qui accueillaient les enfants de travailleurs, et les petites classes de l’ancien lycée au recrutement élitiste, qui scolarisait dès l’âge de six ans, à part. C’étaient deux mondes scolaires, deux programmes séparés, deux corps d’enseignants formés différemment et recrutés différemment. Jean Zay hausse le niveau du recrutement des instituteurs au bac.

Quelles sont les autres réformes scolaires du Front Populaire ?
Il y a l’amorce d’un changement dans la conception même des contenus. Ainsi, l’école intègre pour la première fois l’éducation physique. C’est d’une grande actualité pour nous, parce que régulièrement surgissent des projets de loi qui veulent externaliser, privatiser, confier au monde associatif l’éducation physique et sportive. Blanquer, au sortir du confinement, voulait externaliser l’éducation physique, les enseignements artistiques, l’éducation à la citoyenneté et à la santé. Aujourd’hui, le président Macron veut réduire l’éducation physique à deux heures par jour où l’on « bouge », mais l’éducation physique, ce n’est pas bouger, c’est apprendre, garçon comme fille, à maîtriser son corps, c’est émanciper le rapport au corps, quelle que soit la famille plus ou moins rigoriste dans laquelle on a grandi. Et donc, le fait de garder l’éducation physique comme elle a été créée par le Front populaire, dans le cursus commun, est un atout pour que les futurs citoyens aient une culture commune.
L’entrée dans les programmes de l’éducation physique va de pair avec l’introduction d’un autre contenu dans l’enseignement primaire : les loisirs dirigés une après-midi par semaine, en plus d’une après-midi d’éducation physique (les élèves avaient classe du lundi au samedi après-midi inclus, sauf le jeudi après-midi). Ces loisirs dirigés étaient des classes promenades, c’est-à-dire des leçons de choses. Cette ouverture sur l’école était inspirée par les mouvements pédagogiques, le Groupe Français d’Education Nouvelle, et plus tard, quelqu’un comme Freinet. À l’opposé des critiques réactionnaires qui y voyaient une école de la promenade, dans l’esprit des mouvements d’éducation nouvelle, il s’agissait de contenus qui ne s’opposaient pas à la logique d’enseignement. Il ne faut pas faire d’anachronisme, parce qu’aujourd’hui, quand Macron ou les propositions de la convention citoyenne de 2025 proposent d’ouvrir l’école sur la vie, en fait, ils font le contraire. Ils opposent éducation et instruction en disant que l’école doit rester pénible pour instruire sur des disciplines fondamentales et que l’ouverture sur la vie, ça doit se faire en dehors de l’école, en délégant et privatisant. À l’époque, c’est exactement l’inverse. Instruire participe à éduquer, et éduquer participe à instruire, au lieu d’opposer les deux. Il s’agit bien de faire des sorties, d’observer, d’avoir des expériences pour mieux s’appuyer dessus, pour construire les connaissances une fois de retour en classe.
Ces nouveautés, éducation physique, classes promenades, sont dans le sillage d’un mouvement d’ensemble que constitue le Front populaire. Bien entendu, au départ, il s’oppose au fascisme, et c’est un mouvement économique, de lutte sociale, politique, qui porte une aspiration de société. Mais simultanément, se greffe dessus un mouvement culturel, avec des débats, des conférences, des concerts (Louis Aragon participe à créer la première Maison de la Culture à Paris en 1935). C’est dans cet esprit-là que des contenus nouveaux entre dans l’école.
Ces réformes sont-elles nouvelles où concernent-elles des revendications anciennes qui sont ainsi réalisées ?
Un peu les deux. Il y a un mouvement profond en France, où la revendication à l’instruction publique est très ancienne. Sous la grande Révolution, il y avait eu des projets, dont celui de Condorcet. Le Front populaire ranimait le souvenir des communes de Paris, de Lyon, de Marseille, qui en 1871 avaient porté des projets de démocratisation scolaire, pour l’accès à l’instruction de tous les garçons et les filles. Et c’est en partie en cédant là-dessus que le gouvernement de la Troisième République, né avec l’assassinat de la commune, a créé l’école républicaine, qui reprenait quelques-unes de ses idées mais de façon très contenue, pour faire une démocratisation partielle.
Au sortir de la Première Guerre mondiale, un mouvement important s’était développé : les Compagnons de l’Université Nouvelle. Il s’agissait d’intellectuels, de chercheurs, de pédagogues, qui avaient été dans les tranchées, où ils avaient côtoyé des ouvriers, des paysans, qui étaient très intelligents, mais qui n’avaient pas eu la chance de suivre des études longues. Dans les années 1920, ils ont milité pour des réformes de prolongation de la scolarité pour tous. Et pour créer en amont une école unique, au niveau du premier degré, pour que chacun bénéficie de la même formation, afin que l’orientation ultérieure se fasse selon les capacités que l’école forme et qui se révèlent chez les enfants, que l’on permette aux uns de poursuivre dans l’enseignement secondaire, et pas seulement en fonction du milieu social de naissance. Donc, ceci a profondément inspiré les réformes du Front populaire. Parmi ces « compagnons », Paul Langevin, le grand physicien, de même qu’Henri Wallon, le grand psychologue de l’éducation et de l’enfance, qui ont tous deux été présidents du groupe français d’Éducation Nouvelle, et présideront une commission de réforme de l’enseignement à la Libération (tous les deux marxistes ont adhéré au PCF dans la dynamique de la Résistance). L’allongement des études conquis avec le Front populaire entre aussi dans un mouvement des pays industrialisés. La Grande-Bretagne avait mis la scolarisation jusqu’à 14 ans, dès la fin de la Première Guerre mondiale. Juste avant le Front populaire, l’Union soviétique, qui sortait d’une période d’analphabétisme sous les tsars, avait développé les scolarités, et notamment la grande réforme de l’éducation universelle, en 1930, qui unifiait tous les cursus de formation de niveau primaire, et préparait, vers la fin des années 30, la réforme d’accès massifié à l’enseignement secondaire. Et le fait que l’Union soviétique soit en pointe, encourage les partis de gauche à suivre cet exemple, notamment le Parti communiste, qui soutient ces réformes en France. Georges Cogniot, parlementaire et président de la Commission des finances, pousse ainsi à adopter la réforme pas seulement sur le papier mais en augmentant les budgets, ce qui se heurte aux oppositions de la droite.
Pour leur part, l’accès à la culture artistique, sportive et les loisirs étaient des revendications historiques du mouvement ouvrier, qui se sont concrétisées en 1936. Ce gouvernement de gauche, dans un premier temps, va porter ces réformes-là. Au demeurant, elles seront très vite empêchées, parce que l’absence des communistes du gouvernement va laisser celui-ci dériver, en abandonnant l’Espagne, en renonçant aux réformes qui nécessitaient de s’attaquer à la question de l’argent, cédant aux pressions du patronat, jusqu’à la trahison du Munich. L’ouverture de l’accès en 6ème ne se concrétisera donc pas.
Quel est l’impact sur les enfants des classes populaires de ces mesures, dans les milieux urbains et ruraux ?
L’allongement d’une année est une conquête, qui en appelle d’autres et met dans le paysage l’accès en 6ème pour l’avenir. Mais des idées fausses naissent aussi, avec le rôle central donné à une orientation biaisée selon les « capacités » supposées innées des enfants, « abstraits ou concrets » (ce qui est une ineptie scientifique) qui seront des obstacles à des réformes réellement démocratiques dans les décennies suivantes.
Il y a aussi la conquête pour les enfants de tous les milieux sociaux, classes sociales, urbains, ruraux, d’une école qui est peut-être moins ennuyeuse, qui se pose la question d’ouvrir les yeux de l’enfant sur la société grâce aux savoirs, et pas des savoirs à réciter seulement, mais des savoirs qui guident le regard pour comprendre le monde et pouvoir agir dessus. C’est un moment important, qui donne une impulsion durable, puisqu’elle va perdurer après la guerre. Dans les conquêtes aussi, il y a le soutien de principe à l’école publique, même si c’est sans s’attaquer à la question des moyens financiers pour qu’elle soit de qualité, ni à l’argent offert à l’école privée.
Ces mesures éducatives vont ensuite être détruites par Vichy et l’occupant nazi, que va-t-il en rester ?
Au niveau des contenus, il y a une grande chasse aux manuels scolaires, avec la censure de manuels d’histoire et d’auteurs littéraires (Zola, Colette, Barbusse). C’est une restauration morale, des devoirs envers Dieu, envers la famille, la patrie, l’exaltation du travail à l’ancienne où chacun est à sa place dans les corporations. Par rapport aux réformes de Jean Zay, des mesures sont mises en place pour accroître la sélection à l’entrée en sixième et freiner la massification qui avait connu un petit essor. Et sans l’annuler, Pétain récupère la promotion de l’activité physique, dans une dimension très idéologique. Comme il maintient les sorties pédagogiques en les dévoyant au service de la contemplation de l’éternel paysan et de la nature à l’ancienne contre la modernité.
Les mesures du Front Populaire sont-elles être reprises par les différents programmes qui naissent dans la Résistance et dans le programme du CNR ?
Pendant la résistance, plusieurs projets parallèles de réformes scolaires surviennent : à Londres, à Alger autour de Marcel Durry, proche de De Gaulle qui envisageait un accès à l’enseignement secondaire en filières dès la sortie du primaire. Mais aussi dans la clandestinité sur le sol français, avec le Parti Communiste qui produit et publie en 1943 une brochure clandestine distribuée à tous les groupes de résistance qui s’appelle « Esquisse d’une politique française de l’enseignement », rédigée par Georges Cogniot (futur parlementaire), qui a consulté Henri Wallon. Cette Esquisse faisait à la fois la critique du saccage de l’école publique ainsi que de l’école idéologique de Pétain, de celles des fascistes allemands et italiens, qui promouvaient l’obéissance à l’opposé de la tradition française rationaliste de formation des esprits. L’esquisse d’une politique française de l’enseignement, portée par les communistes, pointait les qualités de l’école primaire et du secondaire d’avant-guerre, mais aussi leurs insuffisances, notamment le fait qu’elles ne permettent pas un accès plus large de tous les élèves à l’enseignement secondaire. Elle pointait aussi des savoirs solides mais coupés de la vie qui méritaient d’être plus concrets et éclairants pour comprendre le monde. Cogniot insistait aussi sur l’éducation morale qui ne devait pas être neutre, mais portait des vertus humanistes de la tradition française rationaliste. En métropole, le PCF était le seul à proclamer l’importance de l’éducation dans les outremers (qui étaient encore sous statut de colonies) pour appeler à l’égalité.
Cet ensemble de projets construits par la Résistance vont aboutir à un compromis dans le programme des « Jours heureux » du Conseil national de la Résistance, en mars 1944. C’est un programme assez court, qui ne détaille pas, mais donne une grande ambition. Il s’agit de donner, je cite, « la possibilité effective pour tous les enfants français de bénéficier de l’instruction et d’accéder à la culture la plus développée, quelle que soit la situation de fortune de leurs parents, afin que les fonctions les plus hautes soient réellement accessibles à tous ceux qui auront les capacités requises pour les exercer, et que soit ainsi promue, une élite véritable, non de naissance, mais de mérite, et constamment renouvelée par les apports populaires. ».
Mais on voit bien qu’il s’agit d’un compromis, puisque les gaullistes et les anciens de la SFIO, qui se sont ralliés à De Gaulle, portaient l’idée d’une sélection par le mérite, quelles que soient les origines sociales, là où les communistes ne mettaient pas l’accent sur la sélection de capacités formées par la famille, mais sur la démocratisation : les capacités de chacun devaient être formées par l’école. Déjà, le PCF pointant les insuffisances de l’égalité formelle, que la sociologie démontrera plus tard : l’école doit créer les conditions de développement qui ne peuvent pas exister dans toutes les familles.
Inspirent-ils le plan Langevin-Wallon ? Quel est ce plan, et son ambition, abandonné ensuite par le gouvernement et qui est aujourd’hui mal connu ? Comment peut-il inspirer aujourd’hui ?
C’est dans cette volonté de réforme de l’enseignement que s’inscrit effectivement le plan Langevin-Wallon. Celui-ci est élaboré pendant la période du gouvernement provisoire constitué des partis de la Résistance. Est créée une Commission, présidée par deux chercheurs communistes (Paul Langevin, puis suite au décès de celui-ci, par Henri Wallon) épaulés d’autres militants, une présidence et une forte présence communiste, ainsi que de syndicalistes, pédagogiques et Résistants dont plusieurs avaient coopéré avant-guerre avec Jean Zay.
Le Plan qui en est issu prévoit, là encore, la poursuite de l’unification du primaire et l’accès à l’enseignement secondaire, avec un système d’orientation reposant sur une école qui crée les capacités, plutôt que de seulement les détecter. Mais le rapport est rendu au milieu de l’année 1947, au mois de juin, et déjà, le gouvernement provisoire issu de la Résistance touche à sa fin, à cause du début de la guerre froide, et les gouvernements suivants enterreront ce projet.
Mais le plan Langevin-Wallon marquera pour plusieurs décennies l’ambition d’une démocratisation scolaire. Quand De Gaulle reviendra au pouvoir en 1958, il fera une demi-réforme en ouvrant l’accès en 6e, mais non pas dans des classes d’orientation, mais dans des classes filiarisées, 6ème générale, 6e technique, et transition professionnelle. C’est donc un entre-deux qui se mettra en place.
Le plan Langevin-Wallon visait à former le futur adulte, le futur citoyen et le futur travailleur, d’une manière qui n’aliène pas ce dernier à la seule tâche prescrite par le patron, mais qui lui donne des capacités pour être penseur des situations dans lesquelles il travaille, pour être acteur de ses choix, et en maîtrise du procès de travail. Un citoyen éclairé, qui comprend le monde et qui peut agir dessus, et un adulte émancipé, qui a sa propre capacité de raisonnement grâce au savoir qu’il a acquis.
Ce Plan a laissé une empreinte durable, dans le syndicalisme, ainsi qu’au PCF avec des projets ultérieurs qui actualisent ces mêmes objectifs, jusqu’à un projet tout récent.
Philosophiquement, la hausse de l’âge de la scolarité obligatoire après celle de l’interdiction du travail des enfants, sort ces jeunes du statut de producteur. Quel regard peut-on porter aujourd’hui alors que ces notions sont remises en question par le néolibéralisme avec le développement anarchique de l’apprentissage et de l’alternance qui touchent notamment les formations professionnelles ?
La hausse de l’âge de la scolarité obligatoire au moment du Front populaire, s’inscrivait dans une dynamique de recul de l’âge d’entrée dans la vie productive.
Aujourd’hui, on assiste à des reculs, avec des stages, avec l’apprentissage le plus jeune possible, qui est porté par le patronat et la droite. Pourtant, l’apprentissage, des études sérieuses le montrent, a des résultats très mitigés. Chez les élèves sortant de collège c’est globalement un échec, parce que les patrons attendent des jeunes qu’ils soient autonomes, or ceux à qui est proposé l’apprentissage à cet âge-là, ce sont ceux qui ont le plus raté l’acquisition de cadres d’activités collectives. Les encadrer demanderait du temps, là où l’employeur veut un producteur efficace avec peu d’accompagnement. Mais là où l’apprentissage fonctionne mieux, au sens où les jeunes vont au bout, obtiennent un diplôme et s’insèrent, c’est dans l’enseignement supérieur, parce qu’ils ont été formés, scolarisés suffisamment longtemps, pour avoir acquis cette autonomie qui leur permet de basculer sur le monde du travail.
Ce retour en arrière est basé sur des idées fausses, selon lesquelles il y aurait des enfants concrets ou abstraits… et ces idées ont émergé durant le Front populaire, comme arguments de frilosité ou de réticence à concevoir l’objectif d’école égale. C’est une négation de ce que les goûts et les aptitudes sont formés par l’expérience. Personne, à la naissance, n’est voué à être dans des activités dites concrètes ou des activités dites abstraites. Cela dépend de la manière dont les enfants sont socialisés. Mes recherches établissent ainsi[1] la régression qui a consisté, depuis 2008, à supprimer énormément d’heures de cours en primaire comme au collège, sans parler de l’absence de remplaçants. Car cela a réduit la possibilité pour les enseignants de transmettre des connaissances, de donner le goût des apprentissages, d’ouvrir la curiosité à des contenus de savoir dont certaines familles ne soupçonnent même pas l’existence. Ces choix de restrictions budgétaires visent à éjecter le plus vite possible les élèves vers les cours privés quand ils sont petits, ou vers le monde professionnel avant qu’ils ne soient suffisamment formés. On assiste au sacrifice d’une génération, c’est dangereux pour l’avenir de notre pays. Je crois qu’on doit réparation à ces jeunes-là dans l’esprit des compagnons d’universités nouvelles, dans l’esprit du Front populaire, dans l’esprit des plans de l’éducation élaborés sous la Résistance, et dans l’esprit du plan Langevin-Wallon et des plans de démocratisation scolaire qui ont suivi.
[1] Stéphane Bonnéry, Temps de l’enfant et rythme scolaire, vraies questions et idées fausses. Éditions de la Fondation Gabriel Péri, 2025.



