Skip to main content

Panier

Par Corentin Lahu

Doctorant en histoire contemporaine à l’Université de Bourgogne Franche-Comté.

 

«600 000 au Mur!»: la une de L’Humanité au lendemain du 24 mai 1936 donne le ton. Jamais dans l’histoire des célébrations de la Commune de Paris, une pareille foule s’était mobilisée. La portée de cette journée est exceptionnelle et annonce le grand mouvement social que s’apprête à connaître le pays. Dépassant largement le caractère traditionnel de ce rituel instauré en 1880 par les organisations ouvrières, cette manifestation est l’expression de la récente victoire du Front populaire.

Pour saisir la signification de cette journée, il est cependant nécessaire de remonter deux ans en arrière, lorsque l’écho de la Commune devint l’un des ferments de la dynamique unitaire et antifasciste dont s’empara le mouvement ouvrier.

Comment le «mur antifasciste» est devenu un symbole du Front populaire

17 février 1934. Une foule compacte de 200 000 ouvriers parisiens s’avance dans les allées étroites du cimetière du Père-Lachaise. Ils sont venus enterrer six des leurs, la plupart communistes, tués par la police lors des « journées de février ».

L’Humanité, 17 février 1934 (en ligne sur Gallica).

Quelques jours auparavant, de grandes mobilisations avaient répondu au coup de force de l’extrême-droite du 6 février 1934, interprété à gauche comme une tentative de coup d’État fasciste. En réaction, une première manifestation à l’appel du PCF et de la CGTU était brutalement réprimée à Paris trois jours plus tard[1]. Puis le 12 février, la riposte était nationale avec une grève générale convoquée par la CGT, la SFIO et les organisations communistes, marquant le point de départ d’un élan unitaire à l’origine de la victoire deux ans plus tard du Front populaire.

Ce 17 février, drapeaux communistes et socialistes se mélangent de nouveau, et le slogan « Unité d’action ! » est une nouvelle fois repris, entre les « Chiappe en prison » [2] et « Les Soviets partout ! ». Mais un autre cri s’élève bientôt d’entre les tombes, où progresse le cortège : « Vive la Commune ! ». L’hebdomadaire communiste Regards fait le récit des funérailles :

« Le chemin monte. Le cortège presse le pas. Il monte à l’assaut.
         Vive la Commune de Paris.
La foule ouvrière rejoint le cimetière de la Commune.
         Elle aura sa revanche.
Voici les cercueils rouges. C’est là, tout près du Mur des Fédérés, qu’ils reposeront »[3].

Regards, 23 février 1934 (en ligne sur Gallica).

Le lieu choisi pour l’inhumation des militants antifascistes ne doit rien au hasard. Il marque la volonté du PCF de faire reposer « les héros de février à côté de ceux de la Commune »[4]. Les références à l’insurrection de 1871, omniprésentes depuis la journée du 9 février, redoublent d’intensité à l’occasion de ces obsèques. Elles témoignent de la résurgence d’une mémoire ouvrière commune puisant dans les traditions révolutionnaires françaises, que surinvestit le PCF et que redécouvrent les socialistes. Le Populaire, organe de la SFIO, peut ainsi écrire le lendemain :

« Paris ouvrier, Paris révolutionnaire, Paris de 1789, de 1830, de 1848, Paris de la Commune, a enterré ses morts. Il l’a fait avec éclat, avec dignité »[5].

La montée au Mur de mai 1934, dans ce contexte de rapprochement entre le PCF et la SFIO, présente un premier caractère inédit : pour la première fois depuis 1926, les deux organisations défilent le même jour, l’une après l’autre. Si les discussions pour former un cortège commun n’ont pas abouti, la participation n’est est pas moins sensiblement supérieure aux années précédentes : entre 38 000 et 100 000 manifestants selon les chiffres de la police ou des organisateurs.

L’Humanité, 28 mai 1934 (en ligne sur Gallica).

En 1935 toutefois, la conjoncture politique favorise la réalisation de l’unité pour la manifestation au « Mur antifasciste », et ce pour deux raisons. D’une part, la dynamique portée par le Front populaire s’est renforcée lors des élections municipales une semaine plus tôt : comme le formule Georges Sadoul, « une ceinture de communes rouges entoure le Paris rouge de la Commune »[6]. D’autre part, les ligues d’extrême-droite ont prévu le même jour de passer en revue leurs troupes à l’occasion de la traditionnelle fête de Jeanne d’Arc. La capitale, littéralement coupée en deux par les forces de l’ordre le 19 mai 1935, devient alors le théâtre d’un affrontement symbolique entre les deux camps.

L’Humanité, 20 mai 1935 (en ligne sur Gallica).

Regards, 23 mai 1935 (en ligne sur Gallica).

La manifestation, organisée par un Comité régional de coordination qui réunit des représentants du PCF et de la SFIO, marque un important progrès quantitatif et qualitatif. Avec 200 000 participants annoncés (plus de 50 000 pour la préfecture de police), elle exprime aux yeux de Paul Vaillant-Couturier « le triomphe du Front populaire », qui s’émerveille de

« cette fraternisation émouvante qui mêlait et brassait cette foule, où l’ouvrier et l’intellectuel, le socialiste et le communiste, le confédéré et l’unitaire, emportés par la joie de la jeune unité en marche, montaient ensemble vers le Mur saluer les morts de la Commune de 1871, avec la volonté d’abattre les nouveaux Versaillais, avec la certitude de construire bientôt à l’image de la Commune soviétique de Russie, la nouvelle Commune française »[7].

Regards, 23 mai 1935 (en ligne sur Gallica).

Le parfum de la victoire

Malgré un niveau de mobilisation déjà exceptionnellement haut, le millésime 1935 fait pourtant figure de répétition générale, si l’on en croit le récit euphorique donné par le magazine Regards au lendemain de la journée historique du 24 mai 1936:

« Le premier groupe se mit en mouvement à une heure et demie ; le dernier pénétra dans le cimetière à la lueur de journaux flambant, de lampions rouges et de torches, et les fusillés ne retrouvaient même plus le repos de la nuit, comme si le jour de leur Victoire devait être un jour éternel. Il y avait deux fois plus d’écrivains que l’an dernier – et deux fois plus d’employés du métro – et deux fois plus de délégations de province – et dix fois plus de Parisiens »[8].

Trois semaines plus tôt, un tsunami politique s’est produit en France : le triomphe dans les urnes du Front populaire, cette vaste coalition de partis, de syndicats et d’associations, portée par la dynamique antifasciste et unitaire impulsée depuis deux ans. Dans ce contexte, la manifestation traditionnelle de la fin mai s’impose comme le premier grand rendez-vous post-électoral de ce peuple de gauche, réuni « pour fêter la victoire ». Enfin, la Commune aura-t-elle sa revanche, comme le titre L’Humanité ?

L’Humanité, 24 mai 1936 (en ligne sur Gallica)..

Dans l’éditorial de Paul Vaillant-Couturier, au matin de la montée au Mur, le souvenir des massacrés de 1871 côtoie celui des morts de février 1934, derniers inscrits au panthéon du mouvement ouvrier. La riposte antifasciste au coup de force du 6 février apparaît comme un moment fondateur, celui où Paris, une seconde fois, « a sauvé la République ». La Commune agit dès lors comme un puissant levier mobilisateur face à la menace fasciste :

 « C’est peut-être l’un des plus solides éléments de résistance au fascisme en France que la tradition de la Commune de Paris.
[…]
Nous associerons ce soir, dans notre reconnaissance, les héros de la Commune et les héros de 1934, en leur apportant le témoignage massif de la victoire du Front populaire, leur victoire »[9].

Regards, 21 mai 1936 (en ligne sur Gallica).

Comme l’année précédente, l’organisation de la manifestation est collective et implique toutes les composantes du Front populaire – à l’exception du Parti radical qui a refusé de s’y associer. L’ordonnancement du cortège se veut le reflet de l’unité et impose l’amalgame entre socialistes et communistes : les manifestants sont répartis par localité, quelle que soit leur étiquette politique ou syndicale. L’insigne officiel de la journée est une réplique du monument de Paul Moreau-Vauthier, Aux victimes des révolutions, qui réconcilie les morts des deux camps : la reprise de cette œuvre controversée témoigne d’une vision de la Commune plus consensuelle et moins conflictuelle, profondément républicaine, reprise par le PCF[10].

Le peuple de Paris est au rendez-vous, la participation dépasse toutes les espérances : plus d’un demi-million de personnes pour les organisateurs, 110 000 manifestants selon la préfecture de police – un record dans les deux cas. La foule inonde les rues, noires de monde, de la place de la Nation au Père-Lachaise. L’interminable défilé, neuf heures durant, se poursuit jusque tard dans la nuit – le service d’ordre doit même dévier son itinéraire afin d’éviter le passage devant le Mur, beaucoup trop étroit.

Léon Blum, entre Maurice Thorez et Marcel Cachin. Regards, 28 mai 1936 (en ligne sur Gallica).

À l’avant de la manifestation se trouvent les derniers survivants de la Commune et les dirigeants communistes et socialistes, dont le futur président du Conseil, Léon Blum. Ils sont suivis par plus de 4500 enfants des patronages municipaux de la région parisienne et des groupes de pionniers des organisations ouvrières, qui font l’apprentissage de cet événement majeur de l’histoire de France. Cette présence remarquable souligne le rôle éducatif de cette journée, qui participe à l’inculpation d’une culture ouvrière et politique chez les plus jeunes.

Les pionniers et groupes d’enfants, en tête de la manifestation. © David Seymour/Magnum Photos.

Se déverse ensuite le flot de dizaines, de centaines de milliers de travailleurs, dont de nombreuses femmes qui, rassemblées au sein du Comité mondial des femmes, revendiquent le droit de vote. Le cortège des « travailleurs intellectuels » est représentatif du foisonnement intellectuel de la période et de la myriade d’associations qui gravitent dans la galaxie communiste : Comité contre la guerre et le fascisme, Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, Amis de l’URSS, Association juridique internationale, Université ouvrière, Fédération du théâtre ouvrier de France, Espérantistes prolétariens, Association des maisons de la culture, des revues comme Europe ou Commune, des associations de peintres et d’architectes, la Fédération musicale populaire, Ciné-Liberté, Radio-Liberté, la Fédération photographique, les Cercles scientifiques, l’Aviation populaire, et bien d’autres encore…

Regards, 28 mai 1936 (en ligne sur Gallica).

Au milieu d’une nuée de drapeaux rouges et tricolores, pancartes et banderoles, de grands portraits d’écrivains, d’artistes et d’autres figures des Lumières ou révolutionnaires (Rousseau, Condorcet, Signac, Voltaire, Diderot, Zola, Vallès, Delescluze, Louise Michel…) sont brandis par l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires. Des groupes de théâtre ouvrier, perchés sur les monuments funéraires, jouent des saynètes ou scandent « camarades, la vie est à nous ! », en résonnance avec le film éponyme de Jean Renoir. On s’incline également, silencieusement et le poing levé, devant les tombes des victimes des manifestations de février 1934 ou devant celle d’Henri Barbusse, héraut du rassemblement antifasciste.

Portraits brandis par l’AEAR. © David Seymour/Magnum Photos

Un accélérateur des grèves

Cette démonstration de force, de détermination et de joie du peuple en mouvement a des « lendemains qui luttent et qui chantent »[11]. Elle est l’expression de ce « ministère des masses »[12] qu’incarne le PCF, qui s’appuie sur la mobilisation populaire pour exiger du nouveau gouvernement l’application de ses engagements et du programme du Front populaire « pour le pain, pour la paix, pour la liberté » :

« Désarmer et dissoudre les ligues factieuses, c’est sauvegarder l’ordre.
Faire payer les riches, c’est à la fois lutter contre la misère et désarmer la corruption.
Défendre la paix, imposer l’amnistie, c’est défendre la dignité et la liberté du peuple français.
Telles sont les volontés qu’exprimera aujourd’hui la foule immense qui défilera au Mur du Père-Lachaise, avec, devant elle, le programme du Rassemblement populaire à réaliser, et au-delà, le magnifique espoir de la revanche totale de la Commune, la République française des conseils du peuple, les Soviets partout ! »[13].

Une certaine effervescence se dégage du Comité central du PCF, réuni le lendemain de la manifestation :

« À Paris nous sommes en train de réaliser, dans le cadre de l’union de la nation française, l’union du peuple du Grand Paris. Et c’est ce que reflétait hier la manifestation des 600 000 au mur des Fédérés. Voilà que se matérialise l’union du peuple, l’union de toutes les masses laborieuses. C’est réjouissant. C’est la garantie de victoires plus grandes pour demain »[14].

 

L’Humanité, 25 mai 1936 (en ligne sur Gallica).

Alors que de premières grèves avaient éclaté en ordre dispersé au cours du mois, la journée du 24 mai, par son ampleur, joue un rôle « d’accélérateur du mouvement social »[15]. Dans le défilé, les journaux vendus à la criée relatent les premières victoires des grévistes. Un inexorable sentiment de puissance se dégage des rangs de ces masses ouvrières organisées et rassemblées par centaines de milliers. C’est pourquoi cette manifestation a un effet catalyseur : dans les jours suivants, la plupart des ouvriers des usines métallurgistes de la région parisienne cessent le travail, pour les salaires et la dignité. Les grèves et occupations d’usines se généraliseront ensuite à tout le pays, débouchant sur des conquêtes sociales sans précédent qui donneront son empreinte au Front populaire.

Regards, 28 mai 1936 (en ligne sur Gallica).

En fin de compte, cette journée du 24 mai est le résultat d’une rencontre entre un lieu ancré dans la tradition ouvrière (le mur des Fédérés), la faculté mobilisatrice d’une idée (le souvenir de la Commune revisité à l’aune de la menace fasciste) et une dynamique politique (unitaire et antifasciste, que porte le Front populaire). Elle donne à la montée au mur des Fédérés de 1936 un caractère inédit, non seulement par son affluence, exceptionnelle et à jamais inégalée, mais aussi par son inscription dans les enjeux politiques et sociaux du moment qui ont précipité le cours de l’Histoire de France.


[1] Voir la brochure 9 février, journée rouge, Paris, Les publications révolutionnaires, 1934, en ligne sur Pandor.

[2] Jean Chiappe est le préfet de police de Paris de 1927 à 1934. Proche des ligues d’extrême-droite et ayant fait réprimer de nombreuses manifestations communistes et ouvrières, son éviction est à l’origine de l’émeute du 6 février 1934.

[3] Regards, 23 février 1934.

[4] L’Humanité, 15 février 1934.

[5] Le Populaire, 18 février 1934.

[6] Regards, 23 mai 1935.

[7] L’Humanité, 20 mai 1935.

[8] Regards¸ 28 mai 1936.

[9] L’Humanité, 24 mai 1936.

[10] Éric Fournier, La Commune n’est pas morte. Les usages politiques du passé de 1871 à nos jours, Libertalia, 2013, p. 102.

[11] Jean-Louis Robert, « Le « ministère des masses » ou la montée au mur des Fédérés en 1936 », L’Humanité, 24 mai 2012.

[12] L’expression est employée pour la première fois par Paul Vaillant-Couturier, le 12 mai 1936 dans L’Humanité.

[13] L’Humanité, 24 mai 1936.

[14] RGASPI, 517/1/1784, Comité central du PCF, 25 mai 1936.

[15] Serge Wolikow, 1936. Le monde du Front populaire, Cherche midi, 2016, p. 136.

X