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Des limites à la planète ?

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Chaque période est propice à l’émergence d’une idéologie. Sur la défaite des grandes idéologies du XX° siècle, se construit à bas bruit une nouvelle conception de l’univers et de la place que l’homme y occupe. Partie des pays anglo-saxons, nordiques et de l’Allemagne, une idée se répand et s’est amplifiée à la faveur du tournant du siècle. Comme à la fin de l’an mil on voit refleurir les grandes peurs et les angoisses collectives.

Parmi ces idéologies, la dérive extrémiste de la mouvance écologique, connue sous le nom de Deep Ecology, est redoutable car elle s’attaque à la place même de l’homme sur la terre. Elle est mondialiste car elle postule d’emblée l’antagonisme de l’homme et de la planète, conçue comme un écosystème global. Par les catégories sur lesquelles elle s’appuie et par les thèmes et les recettes qu’elle met en avant elle se propose également de fournir une grille de lecture géopolitique du monde. Elle dissimule la forte tension politique dont elle est chargée derrière le recours à la nature et à la biologie. Ainsi le trou dans la couche d’ozone, le réchauffement du climat conséquence des rejets de gaz à effet de serre, l’épuisement des ressources naturelles, la famine mondiale, tout cela serait dû à la surpopulation, phénomène pathologique qui romprait l’harmonie et l’équilibre du monde. Ainsi au nom de la nature on s’apprêterait à prendre les pires mesures contre l’homme en invoquant des pseudo-concepts comme celui de surpopulation ou de population-limite.

Cette dérive affecte une large partie des mouvements écologiques américains et allemands et n’est pas sans un début d’influence en France. Certes, il s’agit là de formes extrêmes, mais il n’est pas déraisonnable de penser qu’une fraction importante du mouvement écologiste, s’appuyant sur les mécanismes biophysiques naturels du fonctionnement du globe, a franchi le pas, s’éloignant ainsi de ses racines humanistes traditionnelles.

La place de l’homme sur terre

Ce discours catastrophiste consiste à prédire l’épuisement de ressources devenues ainsi incapables de satisfaire les besoins d’une population en forte croissance. Issues des théories de Malthus et reprises par le Club de Rome au début des années 70, ces théories n’ont, heureusement, jamais été vérifiées.

Ce discours est fragile. Il faut savoir en effet que toutes les prévisions démographiques réalisées depuis 60 ans se sont trompées de presque 1% par an et ont dû être rectifiées régulièrement. Jusqu’en 1950, les prévisions servaient, dans une optique géopolitique, à prévoir les nations très peuplées, donc potentiellement dangereuses. Selon les époques le fantasme démographique change. A la peur d’un monde sans Anglais a succédé celle de l’Union soviétique présentée comme totalitaire, puis celle de l’Afrique gagnée par le SIDA, ou de masses asiatiques déferlantes. Nous assistons maintenant à la mise en place d’une immense peur des pauvres du Tiers Monde qui viendraient envahir les autres pays.

Des ressources limitées ou en création ?

La notion de ressources repose sur la combinaison de facteurs naturels, techniques, scientifiques, économiques et financiers. C’est dire combien la prévision dans ce domaine se doit d’être prudente sous peine de verser dans l’astrologie. Comment prévoir avant l’invention du moteur à explosion le rôle que jouerait le pétrole au cours du siècle écoulé ? Comment prévoir la variété des sources énergétiques et bien sûr la maîtrise du nucléaire avant d’avoir domestiqué l’atome ? Nul ne sait ce que seront les ressources du premier quart du siècle prochain, mais ce qui est certain, c’est que les découvertes scientifiques augmentent les ressources utilisables par l’homme. Les ressources ne sont pas assimilables à un stock inerte qui s’épuiserait, mais au contraire dépendent de l’activité humaine, c’est à dire tout à la fois du progrès scientifique et des conditions financières de leurs exploitation. Que le prix du pétrole double, et alors les gisements de pétroles lourds du Vénézuéla ou les schismes bitumineux américains deviendront des ressources énergétiques exploitables. C’est faute d’avoir saisi cette dimension que le Club de Rome a échoué dans ses prévisions.

La bombe P (population) n’est plus d’actualité. On connaît les dernières estimations de l’ONU sur la stabilisation de la population mondiale vers l’an 2020 à un niveau supportable pour la planète. Mais le fait que les thèses de Malthus ou celles du Club de Rome n’aient jamais été confirmées n’empêche nullement leurs défenseurs de poursuivre leur raisonnement quitte à le modifier, mais sans renoncer pour autant à faire de la croissance démographique la cause principale des maux qui menacent la planète.

Ainsi, selon ces écologistes extrémistes, la planète serait assimilée à un être vivant complexe et fragile dont il faudrait préserver le métabolisme. Tout augmentation de l’un de ses paramètres, la population en l’occurrence, serait source de déséquilibre et signifierait donc à terme la mort du système. La croissance de l’espèce humaine serait ainsi pathologique. L’homme devrait alors rester à sa place et se soumettre comme toutes les espèces aux lois physiologiques et naturelles. Entre les végétaux et les animaux, l’homme n’aurait pas une place privilégiée et il lui serait interdit de se développer au détriment de ceux-ci. Dans cet optique, le monde vivant doit être stable et l’activité humaine ne peut que le perturber. Ces théories ne sont qu’une tentative de « naturaliser » et de « biologiser » l’économie politique en écartant les sciences sociales au profit de lois dérivées de l’observation d’expériences réalisées en laboratoire sur différentes espèces animales (mouches, singes, rats). Ainsi naissent les notions dangereuses et erronées de surpopulation et de population-limite qui ne peuvent servir qu’à programmer la disparition d’une fraction de l’humanité. Au demeurant, et pour rester dans le discours cynique, sachant que le mode de vie d’une grand-mère américaine l’amène à consommer 50 fois plus de ressources que son homologue cambodgienne, qui faut-il se proposer de supprimer ? Le prétexte de la défense de la planète dissimule en réalité la volonté de pérenniser les inégalités et l’ordre mondial établi et contribue à conforter la tendance d’un monde procédant de plus en plus à l’exclusion des fractions de populations « non-solvables ». Qu’importe qu’il y ait assez de ressources pour nourrir toute l’humanité, ce qui fait problème c’est qu’une partie n’est pas solvable et se situant hors marché n’intéresse plus les multinationales de l’agro-alimentaire. On comprend combien un tel écologisme peut devenir pain béni pour les adeptes de la marchandisation de tous les besoins.

La fin du progrès social ?

Sous couvert de notions assez banales comme la population mondiale, les ressources, les subsistances, la pollution, la capacité de charge des écosystèmes, l’environnement, une idéologie de type apocalyptique se met en place avec respectabilité. En se jouant des frayeurs et des fantasmes collectifs, elle légitime une extermination d’une fraction de l’humanité, celle des plus pauvres et des plus démunis. L’exclusion sociale massive qui sévit à l’échelle planétaire désigne déjà les futures victimes.

On cherchera en vain dans tout ce discours la moindre référence au progrès social ou aux racines humanistes traditionnelles. A trop vouloir protéger la nature n’en vient -on pas à sacrifier l’homme en le présentant comme la menace principale de cette nature ? L’histoire de la planète, avec ses mécanismes de sélection et d’élimination, sera alors présentée comme modèle d’organisation pour les hommes eux mêmes. Ce serait bien vite oublier, qu’à côté d’indéniables mécanismes de sélection naturelle, de prédation et d’exclusion qui accompagnent l’histoire de l’humanité, l’action de l’homme en faveur du progrès a toujours été marquée au contraire par le souci de la défense des laissés pour compte. On retrouve ainsi l’opposition classique entre les « augustiniens » et les « thomistes », entre ceux qui croient que l’homme est soumis à une prédestination qu’il faudrait respecter et ceux qui pensent l’homme comme sujet de sa propre histoire et font confiance aux possibilités de changement.

Ce n’est pas parce que des lois et des mécanismes, établis sur la base des connaissances actuelles, éclairent sur l’histoire du monde qu’il faut pour autant accepter de n’être que poussière dans ce vaste phénomène planétaire et biosphérique. L’homme est aussi acteur. Il peut se prévaloir d’une exigence éthique dans sa façon de gérer avec précaution l’ensemble de son milieu environnant. Il ne le fait pas par amour de la nature, mais avant tout par souci de la poursuite de l’activité humaine dans cette nature. Le sens de Rio-92 était justement de réconcilier l’environnement et l’économie, donc les hommes, autour du concept de développement durable.

Non, l’homme n’est pas une poussière dans l’univers.

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