Par Jean Vigreux
Si les mobilisations du monde rural restent dans les mémoires avec le film de Jean Renoir La vie est à nous, avec en particulier la lutte contre les saisies (« la folle enchère ») menée par la CGPT et la CNP, elles concernent essentiellement les exploitations familiales (en fermages et métayages), mais on ne voit pas les ouvriers agricoles en grève. Alors que le monde rural a encore besoin de nombreux bras pour les travaux des champs entrent aussi en grève. Ces grèves touchent la Seine-et-Oise, l’Oise, l’Aisne, ce qui effraie les possédants et surtout, le représentant du « fascisme paysan » Dorgères qui déclare à la presse : « Une grève agricole, au moment de la moisson, revêt un caractère autrement grave qu’une grève industrielle. Ne pas moissonner, c’est laisser perdre tout le fruit du travail et des dépenses d’une année entière […] » (Echo de Paris du 21 juillet 1936). Effectivement au cours de l’été 1936 (puis de l’été 1937,) les ouvriers du monde rural, encore nombreux dans la société française — la mécanisation sera effective après 1950 — comme les ouvriers viticoles du Midi, les bûcherons du Centre, les lavandières du midi, les ouvriers agricoles qui participent aux récoltes de fruits, ou les moissonneurs du Bassin parisien, voire les ouvriers qui ramassent les betteraves, se mettent en grève : « quel spectacle que toutes ces fermes des régions de grande culture, bassin parisien et nord, où les gros patrons se considéraient comme des seigneurs, avec un piquet de grève sous le grand portail, sur lequel flottait le drapeau rouge » (récit de la Fédération nationale des travailleurs de l’agriculture, affiliée à la CGT).
La première vague de grève a eu lieu dans l’Aisne, la Seine-et-Marne et la Seine-et-Oise. Dans la région de Saint-Quentin, c’est au départ un mouvement sporadique où les vachers, les bergers et les domestiques entrent en grève le 19 mai demandant l’appui de de leur député SFIO de la 2e circonscription de Saint-Quentin, qui vient d’être élu. Dès la fin mai, un autre conflit marque les esprits, dans la Seine-et-Oise, celui de Tremblay-les-Gonesse où les grévistes tiennent des piquets de grèves devant le portail de trois fermes. On assiste à une forme de mimétisme avec le mouvement ouvrier urbain. Dès le 15 juin, ils obtiennent satisfaction avec une augmentation de 10 à 20% de leurs salaires, la journée de 10 heures et l’égalité des droits entre ouvriers agricoles français et ouvriers étrangers. A la louée de la Saint-Jean, les salariés de la Beauce se mettent en grève, mais reprennent vite le travail.
La deuxième phase des grèves agricoles s’appuie aussi sur les accords Matignon pour obtenir les mêmes droits que les ouvriers des villes. Le mouvement s’étend au cours de l’été dans l’Oise, la Somme et à nouveau en Seine-et-Marne et dans l’Aisne. La FNTA (Fédération nationale des travailleurs de l’agriculture) met toutes ses forces dans la bataille.
On assiste alors à « l’explosion sociale » dans les régions de grandes cultures, à la fin juillet au moment des moissons ; plus de 4 000 salariés agricoles sont en grève en Seine-et-Marne et l’historien Jean-Claude Farcy estime que le mouvement dans ces pays de grandes cultures a pu concerner plus de 10 000 salariés agricoles. Les meetings, organisés par les militants syndicalistes de la CGT ou les militants politiques ou élus de la SFIO et du PCF, soulignent la volonté de rester dans la légalité républicaine. Il faut prendre appui sur les accords Matignon pour obtenir de nouveaux droits ; les préfets sont mis à contribution, tout comme les élus. Georges Monnet, député socialiste de l’Aisne, devenu ministre, montre l’exemple comme négociateur dans son département. Il donne également des consignes précises aux préfets, afin qu’ils participent aux négociations, rappelant avec détermination que « le gouvernement veut apporter une solution au problème si grave que posent les revendications des ouvriers agricoles (…) » et surtout « au moment où l’on a consenti, à juste raison, aux travailleurs de l’industrie et du commerce une amélioration de leurs conditions de vie, il est de stricte justice que les ouvriers agricoles qui, souvent, vivent dans une situation plus défavorisée que leurs camarades des villes, voient améliorer leurs salaires et leurs conditions d’existence ».
Un tel mouvement et les mesures prises changent la vie du prolétariat agricole, mais cela heurte souvent les mentalités ou les habitudes, les rapports de domination, en témoigne entre autres cette lettre d’un militant du Comité de défense paysanne de Dorgères qui écrit à son chef :
« Cher Monsieur Dorgères,
Voici une affaire qui m’arrive et sur laquelle je voudrais votre avis :J’ai une petite bonne de 15 ans de l’assistance publique depuis février 1936. Ce matin on est venu m’apporter une circulaire de l’inspecteur de cette administration qui m’invite à donner à cette bonne 15 jours de congés payés. Que faut-il faire ? J’ai l’intention de résister et je trouve cette loi inacceptable à la campagne. De plus je possède un ménage de gardes, s’il apprend cela comment faudra-t-il faire ? Si cela continue je ne pourrai plus assurer la tenue de ma ferme.
Pour cette petite bonne non content de me demander les congés payés, il me faudrait payer 10fr de nourriture (…) ».
La réponse de Dorgères est simple :
« faites le mort ».
(Lettre d’André Cahours, dirigeant du Comité de défense paysanne de la Manche, Saint-Lô, 20 décembre 1937, Archives municipales de rennes, fonds Dorgères, 2 Z 12).



