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Réunion de l’OTAN à Nice, quels enjeux ?

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Les ministres de la défense des pays membres de l’OTAN se réuniront à Nice les 9 et 10 février 2005. Connaissant la prééminence politico-militaire des États-Unis sur l’organisation la simple annonce d’une réunion de ce type fait clignoter les voyants au rouge. Elle les fait clignoter d’autant plus lorsqu’on apprend, que pour la première fois dans les annales, elle aura lieu sur le sol français et que c’est Michèle Alliot-Marie, ministre de la défense qui accueillera ses collègues.

Sortir l’OTAN de l’accord « à minima » d’Istanbul

Selon le communiqué officiel il ne s’agirait que d’une réunion informelle. On a peine à croire que l’on déplace vingt-six ministres de la défense, dont l’américain Donald Rumsfeld, accompagnés de leurs collaborateurs, pour une simple rencontre de routine, sans objectifs précis. De même le site et le climat privilégié de Nice en cette période de l’année sont peu crédibles pour expliquer la tenue d’une telle réunion sur le sol de la France. Devant un flou soigneusement entretenu on est naturellement tenté d’établir un lien entre cette assemblée et la tournée en Europe, quelques jours après, de Georges Bush, inaugurant sur le continent son nouveau mandat présidentiel. On sait qu’il doit se rendre le 22 février à Bruxelles pour s’entretenir avec des responsables de l’Union européenne et de l’OTAN, qu’en suite le 23 février il fera étape en Allemagne, pour finalement le 24 février rencontrer à Bratislava le président russe Vladimir Poutine. La réunion de Nice a-t-elle l’objectif de préparer ce voyage et les multiples rencontres auxquelles il donnera lieu ? Si tel était le cas on en mesure aisément les enjeux.

On se rappellera le forcing exercé par les États-Unis lors du sommet de l’OTAN à Istanbul, les 28 et 29 juin 2004, afin d’obtenir un rôle accru de l’OTAN en Irak où ils se trouvent de plus en plus enlisés. Bien que cet appel ait été fortement relayé par le secrétaire général de l’Organisation, Jaap de Hoop Scheffer, au nom d’une nécessaire « solidarité transatlantique », il a rencontré un accueil très réservé. Un simple accord dit « à minima » en a résulté. Modeste et flou il ne concerne que la formation des forces irakiennes de sécurité. Bien évidemment la pression américaine ne s’est pas arrêté là, elle s’est poursuivie ces derniers mois, mais sans résultats vraiment tangibles. Le « multilatéralisme » de circonstance dont font preuve les États-Unis a quelque peine à faire recette auprès de tous les États européens, d’autant que la situation présente en Irak permet de mesurer les résultats désastreux d’une telle aventure guerrière et conforte la validité des réserves qu’elle avait suscité. Par ailleurs grandit l’inquiétude de voir se renouveler ailleurs une telle expérience. Georges Bush n’a-t-il pas déclaré le 17 janvier 2005 à la chaîne de télévision « NBC News » qu’il n’excluait pas une action militaire contre l’Iran. Ce pays pourrait bien être selon les stratèges américains la nouvelle cible de la guerre antiterroriste, une première étape de ce qui est nommé aujourd’hui l’action contre les « postes avancés de la tyrannie ».

D’évidence l’ambition de faire approuver par les alliés européens de telles orientations qui s’inscrivent dans la nouvelle stratégie américaine et son concept de guerre préventive a du mal à faire son chemin. D’autant qu’outre les réserves exprimées par les États grandit dans les opinions publiques européennes une perception hostile à la politique hégémonique américaine. Cette perception avait déjà été visible dans des formes sans précédents lors de la crise irakienne, mais elle demeure perceptible dans les réactions à la réélection de Georges Bush. De plus cette réaction traduit aussi l’idée que l’Europe devrait prendre plus de distance à l’égard des États-Unis afin de jouer un rôle plus autonome, plus actif, et plus responsable sur la scène internationale. Même si ce souhait reste encore confus dans la définition des modalités de sa concrétisation il ne peut cependant pas être ignoré des gouvernements. Pour certains ils y trouveront matière à conforter leurs réticences, pour d’autres ce souhait tendra à refroidir leur tropisme transatlantique. L’expérience espagnole ne peut être oubliée.

Sur fond de malaise transatlantique

Ces éléments sont sans nul doute les symptômes d’une crise qui affecte la relation transatlantique. Si elle a connu un pic aigu lors de la phase irakienne elle s’était ouverte en fait avec les bouleversements géopolitiques intervenus à la charnière des années 90. Durant la guerre froide les États d’Europe occidentale étaient placés par le biais de l’OTAN, et dans une vision partagée sous leadership américain, lequel était considéré comme le pourvoyeur de sécurité. On peut dire qu’en dépit de quelques soubresauts l’alliance euro-américaine a plutôt bien tenu dans cette période. Mais avec la disparition de la puissance soviétique, le leadership américain perdant son double a perdu du même coup ce qui était considéré comme sa raison d’être historique. A l’examen l’alliance avait plus un caractère accidentel que réel. Devenus seule superpuissance, sur l’échiquier international les États-Unis dans la foulée de « la destinée manifeste » se sont estimés puissance déterminante dans l’évolution du monde, apte à réorganiser sous son égide le système international.

Dans cet esprit leur regard sur l’Europe s’est modifié. Pour les stratèges américains, l’Europe qui fut le théâtre majeur de l’affrontement est-ouest n’est plus le centre de la politique américaine. Ainsi la vision de l’OTAN n’est plus la même non plus. Alors une tendance s’affirme, celle d’ébrécher le principe d’une alliance permanente pour privilégier les coalitions ad hoc, à la carte. l’OTAN n’est donc plus le cadre privilégié de leur engagement militaire. D’ailleurs les 9/10 ème des forces armées américaines, celles qui disposent des moyens de hautes technologies ne lui sont pas affectées. Toutefois cela n’occulte nullement l’intérêt que porte les États-Unis à l’OTAN. Ils sont très soucieux de préserver son existence. Le leadership exercé par les États-Unis sur l’Organisation, depuis l’origine leur permet de garder une forte influence sur le sol européen et de contenir ainsi toute ambition d’autonomie qui pourrait s’affirmer sur le continent.

L’objectif est de maintenir l’Europe sous protectorat américain en matière de sécurité. Ainsi à chaque étape amorcée de l’Union européenne correspond une réaction américaine suivie d’un compromis qui conforte en dernière analyse la prééminence de l’OTAN. Outre le double élargissement de l’UE et de l’OTAN on peut citer dans le domaine de la défense celui de la force européenne de réaction rapide immédiatement suivie par la force de réaction rapide de l’OTAN reprenant l’essentiel des forces de la première mais sous contrôle direct des américains. De fait, malgré le discours ambiant, la PESD se construit finalement en complémentarité de l’OTAN. Il peut sembler paradoxal que les Européens acceptent le maintien et l’extension d’une telle organisation sur laquelle en fin de compte il n’ont pas de prise. Car on sait qu’il n’y a pas de stratégie autonome de l’OTAN, les orientations principales sont prises à huis clos par les États-Unis. Ainsi malgré un regard de plus en plus critique sur la politique américaine pour les européens la référence aux États-Unis demeure centrale. Comment expliquer cette crainte du découplement ? On peut avancer plusieurs raisons.

Affirmer l’autonomie européenne

L’idée d’une autonomie stratégique européenne est une idée neuve. Durant des décennies en Europe occidentale le La stratégique a été donné par les États-Unis. En Europe centrale et orientale le La stratégique était donné par l’URSS. On sait que chaque pays a encore tendance à déterminer par lui-même sa relation avec les États-Unis et l’on connaît les pressions de toutes sortes exercées par ces derniers. Ainsi l’harmonisation des points de vue dans une optique non-atlantiste semble difficile au sein des vingt-cinq. La prégnance du facteur transatlantique marque-t-elle clairement le projet de traité constitutionnel. Bien que témoignant d’une volonté de l’Union européenne de se doter d’une stratégie autonome de sécurité, bien que traçant quelques pistes en ce sens le document adopté en décembre 2003 par le conseil européen est marqué par la hantise du découplement. La vision des menaces est marquée par le prisme américain. Il n’y a pas de véritables définition des intérêts spécifiques de l’Union européenne. L’Union européenne n’est pas présentée comme un acteur géopolitique propre avec ses marges de man ?uvre spécifiques. L’accent est porté en permanence sur la coopération avec les États-Unis. Certes le texte demeure perfectible. Il reste que présentement malgré une volonté toujours plus affirmée d’autonomie la sécurité européenne s’exerce encore par le biais de l’OTAN sous influence américaine. Se dégager de cette influence, pour acquérir une véritable autonomie appelle pour les européens à dépasser ce rapport étroit avec l’OTAN, en se donnant les moyens spécifiques adéquats au sein de l’Union et en se plaçant en matière de sécurité en lien étroit avec l’ONU. Ces quelques lignes au demeurant très générales sont néanmoins révélatrices des rapports transatlantiques en cette période.

Sur quoi déboucheront les rencontres de février ? Que donnera la prochaine rencontre Bush-Chirac à Washington ? Si les réponses sont hypothétiques elles dépendront néanmoins pour beaucoup des mobilisations de l’opinion, à Nice, en Europe lors du voyage de Georges Bush, et au delà. Fondamentalement l’intervention de l’opinion n’apparaît-t-elle pas comme le logiciel majeur à la fois pour enrayer les dérives américaines et pour promouvoir le concept d’une Europe moteur d’une logique alternative à celle qui préside aujourd’hui dans le monde ?

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