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Où en est l’Algerie ?

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Peu de pays suscitent en France autant de passions contradictoires que l’Algérie. Cela s’explique par la permanence de liens historiques, humains et affectifs forts entre les deux rives de la Méditerranée, et par des intérêts économiques et géopolitiques souvent voisins. Sans doute aussi depuis le début des années 90, par l’exigence de la solidarité à l’égard des forces de résistance de la société algérienne et de ses élites démocratiques auxquelles les intégristes ont déclaré une guerre totale qui est loin d’être terminée.

On en sait le bilan provisoire. Il est catastrophique quantitativement (entre 70 000 et 100 000 morts) comme qualitativement : les assassinats systématiques et l’exil forcé -en partie définitif- d’une grande partie de l’intelligentsia privent aujourd’hui le pays de cadres de grande valeur qui seraient indispensables pour sortir d’une crise aux racines profondes et anciennes.

L’actualité algérienne est souvent difficilement décryptable au premier abord. La vie politique y est d’autant plus opaque que l’on s’approche des différents cercles d’un pouvoir fondé depuis 1962 sur les compromis et les alliances contradictoires, et qui est passé maître dans les manipulations.

Les six premiers mois de Bouteflika

Plutôt que chercher à interpréter « à chaud » les six premiers mois de la présidence de Abdelaziz Bouteflika, mieux vaut donc considérer certains paramètres, déterminant, de la situation algérienne.

Au nouveau président algérien, reconnaissons l’expérience.

Homme à l’intelligence et au charisme reconnus, doté d’une expérience nationale et internationale de très haut niveau, Abdelaziz Bouteflika est aussi un des « barons » historiques du FLN, et donc -contrairement à Mohamed Boudiaf qui l’a payé de sa vie- « un homme du sérail » qui connaît parfaitement les arcanes du pouvoir algérien, ses hommes et leurs pratiques.

Incontestablement, il bénéficie d’atouts majeurs pour s’imposer et faire avancer un projet dont les contours n’ont été précisément explicités pas davantage lors de la campagne des présidentielles du 15 avril 1999 qu’au cours des mois qui ont suivi.

A. Bouteflika ne craint ni de bousculer ni de trancher dans le vif.

Quelques jours après le succès du sommet de l’Organisation de l’Unité Africaine à Alger (12-14 juillet) qui a consacré l’amorce d’un retour de l’Algérie sur la scène africaine et internationale, on l’a vu à Rabat, lors des obsèques du roi Hassan II, très présent : rencontrant Jacques Chirac, et serrant la main de l’israélien Ehoud Barak dans la foulée d’un discours prononcé à Constantine où il avait souligné l’importance de l’apport juif dans la musique algérienne. Dans un message à J. Chirac, exceptionnel par sa longueur comme par son contenu, à l’occasion du 14 juillet, A. Bouteflika s’est montré résolument partisan d’ouvrir un nouveau chapitre des relations entre la France et l’Algérie.

A l’intérieur aussi, il n’hésite pas à irriter le courant islamo-conservateur en utilisant le français dans certains de ses discours officiels et à choquer Berbères et démocrates en affirmant « jamais l’amazight ne sera langue officielle ».

Il dénonce crûment la corruption et l’action destructive des clans d’intérêts qui tiennent d’une main de fer l’économie du pays et radie du corps préfectoral vingt deux walis accusés de « dépravation et de désinvolture dans la gestion des affaires publiques ».

L’enjeu de la « concorde civile »

Mais c’est surtout le projet de loi sur « la concorde civile », soumis à un réferendum-plébiscite le 16 septembre qui, plus par son sens que par les résultats chiffrés sans surprise de la consultation, soulève des interrogations et des oppositions dans certains secteurs de la société particulièrement de la part des associations de femmes et du Comité National contre l’Oubli et la Trahison (CNOT) qui regroupe les familles victimes du terrorisme. Celles ci s’estiment « lâchées », voire « trahies » par des partis politiques « démocrates » qui à quelques exceptions prés* ont tous répondu favorablement à l’initiative présidentielle. Or, en la matière, la démarche de « pardon » aux terroristes islamistes -même assortie de conditions précises- s’apparente plus à la logique de la plate-forme de San Egidio (13 janvier 1995) qu’à celle des forces qui sentant « vaciller la république » ont appelé fin 1991 à interrompre un scrutin électoral faussé et à combattre la tentative tous azimuts des islamistes de s’emparer du pouvoir. Cette politique de « réconciliation » avec « les assassins de la vie en Algérie » selon l’expression de Raja Alloula -veuve du directeur du Théatre d’Oran lui même assassiné- a une histoire.

De Belaïd Abdesselam alors Premier ministre évoquant dès les premières années de la terreur « une nouvelle chance donnée aux terroristes » au référendum du 16 septembre en passant par la loi du 25 février 1995 sur la « rahma » (la clémence) promulguée par L. Zéroual, il y a une continuité qui renvoie à l’histoire politique de l’Algérie contemporaine et pose une double question :

  • Peut-on absoudre des milliers de terroristes -on parle de 15.000- qui ont directement ou indirectement contribué délibérément à l’assassinat individuel ou collectif de milliers de leurs concitoyens innocents dans le cadre d’une stratégie planifiée ? Au plan moral, comme au plan du droit, la réponse est évidente.
  • Quelle est la logique qui sous-tend cette politique de « réconciliation nationale », sinon celle de la réhabilitation officielle de l’islamisme, de la réintégration de ses partisans dans la vie nationale, et finalement du compromis politique avec ses représentants. Ce n’est pas un hasard si le numéro 1 du Front Islamique du Salut (FIS dissous) Abassi Madani s’est, dès juin, dit « prêt à aider » le président A. Bouteflika.

Or, cette démarche, constante à partir de 1962, de concession à l’islam politique est, avec l’économie de la rente et les exigences du FMI et du Plan d’Ajustement Structurel, l’une des trois causes majeures de la crise que traverse le pays.

La nécessité de choix urgents

Au delà de son entreprise de séduction réussie et du « presque unanimisme » réalisé à l’occasion du référendum, A. Bouteflika risque donc d’avoir modifié les termes du problème récurrent depuis l’indépendance (quel type de société pour l’Algérie ?), sans avoir apporté de commencement de solution. A moins que l’intérêt présidentiel n’ait été davantage dans la dimension plébiscite de la consultation du 16 septembre que dans la question posée. Conforté par un oui massif, A. Bouteflika peut en effet maintenant se prévaloir de l’unanimité populaire pour mettre, de gré ou de force, un terme à la violence islamiste et isoler, avant d’éradiquer « avec tous les moyens que lui donne l’Etat » les terroristes qui n’auraient pas rendu les armes.

Sans doute, les intentions présidentielles deviendront-elles plus claires au terme des délais (13 janvier 2000) prescrits par la loi de « concorde civile ». En effet, comment interpréter cette multitude de discours à « géométrie variable » en fonction des auditoires ?

N’y aurait-il pas là, venant d’un président qui a aussi fustigé le multipartisme et la liberté de la presse, la recherche d’un unanimisme de façade et de ces impossibles consensus qui firent les beaux jours du FLN au pouvoir ?

Les choix que devra opérer le président algérien sont nombreux et urgents. Statut des femmes, éducation, rapports entre Etat et religion, il va falloir trancher. On saura alors si A. Bouteflika, est le sémillant continuateur du terne L. Zéroual, ou bien s’il est -paradoxalement- l’homme des indispensables ruptures avec l’islamisme (qui est un bloc), et avec un régime dont il est issu.

Plusieurs faits récents semblent indiquer que l’action de A. Bouteflika rencontre des limites objectives réelles provenant d’un système qui l’a mis en place et qui n’entend pas lui laisse les mains totalement libres.

Qu’il s’agisse des rapports avec le Maroc, de la direction générale des douanes pourtant accusée de passe-droits et de corruption ou de la constitution du nouveau gouvernement, on assiste à un sur place d’autant plus risqué que la population lassée des promesses est en attente de changements véritables.

Si l’on peut considérer que le pays n’est plus dans l’ ?il du cyclone, bien des clignotants restent dans le rouge. C’est dire que la solidarité demeure une ardente nécessité.

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