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Mais où est passé le bouclier spatial de G. Bush ?

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Les administrations républicaines ont depuis longtemps rêvé de mettre en place un bouclier anti-missiles qui défendrait totalement le territoire américain contre le risque d’une frappe nucléaire. Pourtant, dès 1972, avec la signature du traité ABM (Anti-Ballistic Missiles), les États-Unis et l’Union soviétique s’étaient accordés pour fermer la voie d’une compétition dans le domaine des armements stratégiques défensifs, compétition qui aurait pu se révéler ruineuse et dangereuse pour le fragile équilibre des forces qui se dessinait alors.

Un rêve ancien

Le programme Nike Zeus, lancé par Eisenhower, ainsi que le programme Safeguard, lancé par Nixon, avaient été abandonnés par Ford en 1975 pour cause d’inefficacité et d’impossibilité technique. Mais le 23 mars 1983, Reagan prononça son fameux discours sur la SDI (Strategic Defense Initiative), système édifié à l’échelle du pays et prétendument capable d’intercepter et de détruire la totalité des ogives nucléaires soviétiques susceptibles d’être lancées lors d’une attaque majeure. Le système était présenté comme inoffensif puisque entièrement voué à une fonction défensive, mais en réalité, il s’agissait pour Reagan et les faucons de son administration de se prémunir d’un tir soviétique de représailles, permettant ainsi aux États-Unis de rompre à leur profit l’équilibre stratégique et de se mettre en position de réussir impunément une première frappe sur l’Union soviétique.

D’emblée, la communauté scientifique américaine se montra fort sceptique. Le professeur Hans Bethe, prix Nobel de physique, fit valoir que le projet reaganien constituait « un vaste et complexe système défensif dont les capacités réelles resteront un profond mystère jusqu’à l’instant tragique où il sera mis en action ». Néanmoins, une Strategic Defense Initiative Organization, confiée au général Abrahamson, fut mise sur pied et absorba jusqu’en 1987 un budget représentant 10% des dépenses du Pentagone, pour le plus grand bonheur des industries d’armement. Malgré cette pluie de dollars, la SDIO dut reconnaître que les problèmes techniques étaient plus ardus qu’on ne l’avait cru au départ : comment mettre au point le « software » informatique capable de gérer le système sans aucune possibilité d’erreur, comment faire face à la stratégie de saturation des défenses que les Soviétiques ne manqueraient pas d’adopter, comment lancer dans l’espace avec sûreté les composants de la SDI, question qui se posa avec acuité après l’explosion de la navette Challenger en janvier 1986. Ces problèmes restent aujourd’hui posés.

Un enterrement discret

L’élection de George Bush senior en 1988 marqua le retour du courant réaliste au sein du parti républicain. On n’osa pas annoncer purement et simplement la mort de la SDI, mais on s’orienta vers des versions limitées et dégradées, comme le plan « Phase One » ou les projets « Brilliant Pebbles » et « Global Protection Against Limited Strikes », qui n’envisageaient plus que de neutraliser 30% seulement des ogives soviétiques. Le Congrès décida pour la première fois de limiter le budget alloué à la SDIO. Finalement, le général Abrahamson fut informé que tous ses projets coûtaient trop chers, et l’on se dirigea discrètement vers un enterrement de première classe des rêves reaganiens. Il est piquant de lire aujourd’hui que grâce à la SDI Reagan a ruiné l’Union soviétique et gagné la guerre froide, alors que les Soviétiques n’ont jamais cherché à mettre en place un système équivalent et n’y ont pas consacré un seul rouble. Dans cette affaire, les Américains ont fait la course aux armements contre eux-mêmes, et ont finalement jeté l’éponge sous le poids des difficultés techniques irrésolues et des charges financières démesurées. La recherche sur ces sujets n’a toutefois jamais été abandonnée et a encore absorbé 60 milliards de dollars entre 1988 et 1998.

La résurrection

Cette année-là, la question est revenue au premier plan à la suite de l’étude de la commission Rumsfeld, sous le nouveau vocable de NMD (National Missile Defense). Il ne s’agissait plus cette fois de faire face à une « menace soviétique » évanouie. Les ambitions étaient plus limitées. Officiellement, il s’agissait de parer à un tir « accidentel » émanant des nouveaux ennemis que les États-Unis s’étaient découverts depuis la fin de la guerre froide, les rogue states (États parias ou voyous), tels que l’Irak, l’Iran et la Corée du Nord, qui selon la commission Rumsfeld, étaient capables de produire une force embryonnaire de missiles balistiques intercontinentaux dans un délai de cinq ans… La défense du territoire américain serait assurée par des missiles hyper-véloces qui viendraient percuter les missiles assaillants, c’est-à-dire « frapper une balle avec une balle », selon l’expression du général Shelton, alors président du comité des chefs d’état-major. On assistait à la résurgence de la vieille propension des conservateurs américains à étendre continûment une puissance militaire censée tout régler jusqu’à édifier une « forteresse Amérique » inexpugnable.

Le projet NMD fut donc lancé par une administration démocrate qui au fond n’y croyait guère mais y affecta quand même 4,2 milliards de dollars pour l’année fiscale 2000. La commission du budget du Sénat estima pour sa part que la réalisation du NMD coûterait 184 milliards de dollars, sans qu’on puisse être certain que le système fonctionnerait. Face aux réactions négatives des alliés de l’OTAN, au scepticisme des scientifiques et de certains milieux militaires (le général Larry Welch, chef d’état major de l’armée de l’air, parla même de « course à l’échec »), aux inquiétudes exprimées par la Russie et la Chine, et à un taux d’échec des tirs d’essai atteignant 87%, le président William Clinton décida en juillet 2000 de tout suspendre et de ne pas prendre de décision définitive. Le candidat républicain G. W. Bush s’empara donc de ce thème et en fit un élément central de sa campagne électorale dès le mois de mai 2000.

La fuite en avant

Depuis son entrée en fonction, l’administration Bush a dépensé en moyenne annuelle 8 milliards de dollars pour le NMD. Plus de 10 milliards ont été alloués pour l’année fiscale 2005. Conformément à ce qu’il avait annoncé en décembre 2000, G. Bush fit sortir les États-Unis du traité ABM en juin 2002, après un préavis de six mois donné aux Russes, ce traité s’opposant aux éléments principaux devant être mis en place (radars mobiles installés sur des navires, armement satellitaire). Le 17 décembre 2002, le président annonça qu’il avait demandé à D. Rumsfeld, devenu Secrétaire à la Défense, d’achever la mise en place de la première phase de déploiement avant la fin de l’année 2004.

En octobre 2004, six missiles intercepteurs ont été installés sur la base de Fort Greely en Alaska, et deux sur la base de Vandenberg en Californie, traditionnellement utilisée pour les tirs d’essai. Avant la fin de l’année 2005, onze nouveaux intercepteurs devraient être installés à Fort Greely. Le Département de la Défense est également à la recherche d’emplacements en Europe centrale, où les travaux de construction pourraient commencer dès 2006. D’intenses pressions sont exercées sur les pays alliés pour qu’ils s’impliquent dans le dispositif américain. En mai 2004, le Danemark a donné son accord à la modernisation du radar d’alerte avancée de Thulé, au Groenland. Le gouvernement britannique avait déjà donné le sien en mars 2003 en ce qui concerne les installations de la base de Fylingdales. Les deux nouveaux radars ne pourraient pas être opérationnels avant la fin 2006. Quant à la Russie, il est difficile de la convaincre que le nouveau système n’est pas dirigé contre elle quand on voit les lieux d’implantation des bases de missiles et des radars.

Malgré ce regain d’activisme, le déploiement réalisé effectivement fin 2005 restera pourtant légèrement inférieur à ce qui avait été initialement prévu en 1996 par l’administration Clinton.

Développement ou déploiement ?

Sur une période de cinq ans, les tests ont connu un taux de réussite de seulement 60%. Tous les tests réussis l’ont été alors que les systèmes défensifs avaient au préalable été informés de tous les paramètres de vol de l’ogive assaillante, sur laquelle on avait placé un signal émetteur facilitant son repérage, amabilité dont ne ferait certainement pas preuve un « État voyou ». Le seul test effectué dans des conditions réelles a échoué. En outre, aucun test n’a été effectué de nuit ni dans de mauvaises conditions atmosphériques. Or, pour qu’un système soit efficace, il doit pouvoir être utilisé 24 heures sur 24 dans toutes les conditions, y compris les pires. L’efficacité du déploiement actuel est donc fortement mise en question par de nombreux scientifiques et militaires. Pour le général Eugene Habiger, commandant du Strategic Air Command à la fin des années 90, « on déploie un système qui n’a aucune crédibilité. Je ne peux me souvenir d’aucun système d’armes qui ait été installé dans de telles conditions ». Selon Wade Boese, expert en armements pour la revue Arms Control Today, « le problème des contre-mesures constitue une faiblesse inhérente au système, pour ne pas dire son talon d’Achille ». En effet, les intercepteurs basés à terre actuellement développés peuvent être trompés par des leurres rudimentaires comme de simples ballons. Ni les radars ni les capteurs infrarouges actuels ne pourraient faire la distinction entre un ballon vide et un ballon camouflant une ogive réelle. Philip Coyle, qui dirigea pendant six ans le département du Pentagone chargé des essais de missiles notait le 13 mai dernier, sans être contredit par son successeur, que les programmes visant à pallier ces insuffisances avaient pris des années de retard. Le système précipitamment mis en place par Bush et Rumsfeld pourrait donc aisément être saturé, la saturation constituant la réponse la plus simple face à une défense. Il s’agit donc plus en réalité de poursuivre des tests à plus grande échelle que de mettre en place un bouclier anti-missiles vraiment opérationnel, d’autant plus que l’intercepteur actuellement installé à Fort Greely et à Vandenberg n’a jamais volé et n’atteint pas la vitesse requise. Dans ces conditions, il n’est pas impossible qu’un changement politique fasse connaître au NMD le même sort qu’à la SDI.

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