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La mondialisation comme retrouvailles

par

Patrice Jorland : Nous pourrions partir du titre de la traduction française : « Au commencement était la mondialisation ».

Nayan Chanda : Il y a quelques années, j’étais entré dans une librairie du Quartier latin pour voir quels titres existaient en français sur l’histoire de la mondialisation. Le vendeur m’avait répondu en souriant : « Mais Monsieur, le phénomène de la mondialisation est trop récent pour qu’on en fasse l’histoire ». Or, pour moi, à l’origine de l’histoire des hommes, il y a eu la mondialisation, au sens où notre espèce s’est répandue à partir de la Corne de l’Afrique, vers le reste du continent africain et vers les autres, sur la quasi-totalité de la planète. Grâce à l’analyse de l’ADN mitochondrial et du chromosome Y, cela est désormais irréfutable : nous sommes tous des afro-quelque chose.

La sortie de l’Afrique s’est effectuée il y a quelque 60.000 années et cette migration s’est étendue sur environ 50.000 ans, par vagues successives ou par rouleaux. C’est au cours de cette migration qu’un processus de différenciation s’est produit, physique, qui est la plus visible mais demeure secondaire sur le plan génétique, différenciation sociale et culturelle, qui a plus de consistance : langue, faits de civilisation, coutumes, institutions, rapports sociaux, etc. C’est seulement avec Magellan que la reconnexion des différents sous-ensembles est devenue possible.

P. J. : Le titre anglais de votre livre « Bound Together » signifie « liés », « attachés, les uns aux autres »

N. C. : Justement, mon livre cherche à évoquer ceux qui, au fil des siècles, ont (r)établi des contacts entre les groupes humains, qui parlaient désormais des langues et avaient des cultures matérielles et intellectuelles différentes. La connexion dont on parle tant aujourd’hui remonte loin dans le temps, aux civilisations de la Mésopotamie, de l’Indus et de Chine. En 138 avant l’ère chrétienne, l’empereur Han Wu a envoyé un émissaire vers l’ouest pour chercher des alliés de revers contre les Xiongnu, connus plus tard sous le nom de Mongols. Zhang Qian n’en a pas trouvés, mais dans la relation de son voyage, il décrit le « royaume de Shindu » qui ressemble fort à l’Inde. Avec le voyage, commence la connexion. Mais qu’est-ce qui incite les hommes à prendre des risques aussi énormes ? Pour le comprendre, j’ai dégagé quatre types d’acteurs, que reprennent les sous-titres de l’édition américaine et de la traduction française, à savoir les marchands, pour s’enrichir, les missionnaires, pour convertir, les aventuriers, par curiosité, et les soldats, à des fins de domination. Bien entendu, les motivations peuvent être multiples et les explorateurs, pour ne parler que d’eux, n’étaient pas toujours désintéressés.

Ce sont ces mêmes types et ces mêmes motivations que l’on retrouve de nos jours. Il y a toujours des missionnaires qui, à l’instar des télé-évangélistes, ne se déplacent plus nécessairement, et qui ne sont pas tous religieux. Je pense ici aux ONG humanitaires ou soucieuses de l’environnement. Le monde entier a été exploré, mais il y a encore des aventuriers au petit pied, la masse des touristes, dont les intérêts peuvent être culturels, et cette autre masse, les 200 millions de migrants et de réfugiés que décompte l’ONU et qui prennent souvent des risques considérables, comme les Africains qui partent sur des coquilles de noix pour atteindre les Canaries. Les ambitions à dominer le monde ne se sont pas dissoutes. Le dernier empereur en date a été George W. Bush et son entreprise a été un échec.

P. J. : Dans le passé, comme aujourd’hui, la mondialisation est un processus non linéaire et contradictoire. Elle revient à établir des connexions entre groupes humains, mais de quelle manière, pour qui et à quel prix ?

N. C. : Il y a eu notamment les épidémies, la peste noire en particulier, une pandémie de peste bubonique qui, de 1347 à 1351, a tué entre un tiers et la moitié de la population européenne. Elle sévissait à l’état endémique en Asie centrale et sa propagation en Europe est partie de Caffa, un comptoir génois en Crimée, dont les Mongols faisaient le siège. Plus dramatique encore a été la catastrophe humanitaire qu’ont connue les peuples autochtones d’Amérique à l’arrivée des Espagnols. Les Européens, chez qui l’élevage tenait une place importante, avaient développé des défenses immunitaires que les « Indiens d’Amérique » ne possédaient pas. La mondialisation a été également microbienne et il est significatif que l’on utilise aujourd’hui le mot « virus » pour parler des attaques contre les systèmes informatiques.

La mondialisation a vu aussi la diffusion, en grand, de formes d’exploitation extrêmes. L’esclavage notamment. Il existait dans l’Antiquité et au Moyen-âge, sur de vastes zones de la planète. Mais avec la conquête de l’Amérique et la catastrophe démographique qui a frappé les peuples autochtones, l’esclavage a été placé au centre de la mondialisation. Les plantations et l’exploitation des gisements de métaux précieux exigeaient une main d’oeuvre importante et renouvelable que l’on a fait venir d’Afrique, comme on sait, sur le modèle établi par les Portugais aux Canaries, pour la culture de la canne à sucre. Donc le commerce triangulaire, qui est une phase de la mondialisation, reposait de fondation sur l’esclavage, qui a permis l’accumulation du capital. Mais le commerce n’était pas que triangulaire. Les cotonnades qui étaient troquées en Afrique contre du « bois d’ébène » et qui habillaient en bleu les esclaves des Amériques étaient des « indiennes », filées et tissées en Inde. Par ailleurs, les métaux précieux qui affluaient des Amériques servaient, pour une part, à acheter les produits de luxe venant d’Asie : épices, soie, porcelaine et cotonnades de qualité. La balance commerciale de l’Europe vis-à-vis de l’Asie était déséquilibrée et les produits de luxe venant de celle-ci ne pouvaient être achetés que grâce aux métaux précieux des Amériques. C’est ce que symbolisait le galion espagnol apportant, chaque année, à Manille, aux Philippines, le métal-argent du Mexique.

P. J. : En effet, l’un des intérêts de votre livre vient de ce que sa parallaxe n’est pas exclusivement occidentale. Tous types confondus, vous montrez que les acteurs sont venus de partout, à l’exception des peuples coupés du reste de l’humanité.

N. C. : Oui, et c’est la raison pour laquelle mon livre a été traduit dans de nombreuses langues, en coréen, en japonais et en chinois, pour commencer. Chacun pouvait retrouver la part que son peuple a jouée. J’évoque ainsi les missionnaires du bouddhisme, les voyageurs arabes, ou pour revenir aux premiers marchands connus, les marchands assyriens. Je cite un passage de la tablette d’argile rédigée par Lamassi à son époux pour le presser de conclure fructueusement ses affaires au loin, de manière à faire construire une maison aussi belle que celle de leur voisin, un autre marchand.

Par ailleurs, ces connexions étaient complexes. On peut prendre les exemples de la poudre et du papier. La poudre noire ou poudre à canon a été inventée en Chine vers le VIIème siècle. Elle sera utilisée à des fins explosives dans ce pays et par la suite au Moyen Orient, avant que de passer en Europe occidentale. Mais l’artillerie est née en Europe médiane, avec les progrès de la métallurgie qui ont permis de fabriquer les tubes des canons. A terme, cette invention chinoise permettra à l’Europe d’imposer sa domination universelle, sur la Chine y compris. Il en va de même avec le papier et l’imprimerie. Ils ont été inventés en Chine à des dates différentes. Ils s’imposeront en Europe. La différence est qu’en Chine l’écrit a pu rester contrôlé par le pouvoir – en Inde, les brahmanes ne voulaient pas diffuser leurs connaissances, qu’ils se transmettaient oralement –, ce qui n’a en définitive pas été possible en Europe occidentale. Cette différence est essentielle.

P. J. : Bien que la mondialisation, telle que vous la définissez, soit millénaire, le processus de (re)connexion n’a pas été identique selon les périodes. Pour ne prendre qu’un des aspects, les deux grandes phases précédentes de mondialisation, celle ouverte à la fin du XVème siècle et celle du XIXème siècle, ont été le fruit de la domination européenne. La troisième phase, que nous sommes en train de vivre, est différente.

N. C. : Si on avait interrogé les Indiens et les Chinois sur ce qu’ils pensaient de la mondialisation il y a de cela un siècle, ils auraient été évidemment hostiles. Elle a ruiné leurs économies et leurs sociétés. La mondialisation d’aujourd’hui est qualitativement différente. Elle est visible, massive, multiforme, concerne aussi bien les marchandises, les capitaux, la main d’oeuvre que les connaissances et les informations. Les entreprises transnationales en tirent profit, car la mondialisation nourrit l’accumulation du capital, et inversement, mais les inégalités se creusent en Occident, sans disparaître dans le reste du monde. Toutefois, pour une série de raisons, que je n’ai pas cherché à élucider, on assiste à un repositionnement du monde. Les autres grands centres existant au XVème siècle, la Chine et l’Inde en particulier, sont en voie de retrouver leurs places d’antan.

P. J. : Et maintenant ?

N. C. : Je pense écrire quelque chose pour les jeunes, qui ne sont pas encore atteints par le nationalisme, le chauvinisme et le racisme. Les retrouvailles séculaires de l’espèce humaine ne doivent pas nourrir les incompréhensions, les tensions et les haines.

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