Salle 9 – Dislocation

La dislocation du Front populaire en deux temps, Printemps-Automne 1938

Par Gilles Richard
Historien, président de la Société française d’histoire politique

La stratégie du patronat, conduit par Claude-Joseph Gignoux (à la tête de la CGPF, Confédération générale du patronat français) consistait à convaincre les petits patrons et les classes moyennes propriétaires – paysans, artisans et commerçants – que le Front populaire menait une politique contraire à leurs intérêts. Cela n’allait pas de soi car le gouvernement Blum mit sur pied dès août 1936 l’Office national interprofessionnel du blé (ONIB) qui parvint à stabiliser le cours du blé et sauva de la ruine la paysannerie menacée par l’effondrement des prix agricoles depuis 1933.

L’Office du blé figure parmi les réalisations du Front populaire lors de ce meeting de 1936, Mémoires d’Humanité – Archives départementales de la Seine-Saint-Denis 83FI-5 182

Mais la propagande patronale développa avec méthode deux thèmes capables de faire écho dans la société : d’une part, l’incurie des gauches en matière financière provoquant l’affaiblissement de la monnaie au détriment de l’épargne ; d’autre part, le danger du collectivisme représenté par le poids des « partis marxistes » (Parti communiste-Section française de l’Internationale communiste et Parti socialiste-Section française de l’Internationale ouvrière, toujours associés par les patrons), dénoncés en tant qu’ennemis de la propriété.

La réorganisation du patronat à l’automne 1936, déjà évoquée, consista notamment à créer une nouvelle commission au sein de la CGPF en charge de la propagande. Une nouveauté pour la Confédération, adepte du lobbying dans les instances gouvernementales plutôt que des campagnes de communication. La direction de la commission fut confiée à Étienne Fougère.

Photographie d’Etienne Fougère en première page de La Lanterne, le 10 août 1927, de retour du quatrième Congrès de la Chambre de commerce internationale à Stockholm (Retronews – BNF)

Patron soyeux lyonnais, président de l’Association nationale d’expansion économique depuis 1925 et de la Fédération internationale de la soie depuis 1926, il avait comme particularité d’avoir aussi, une expérience politique en tant que conseiller général de Lyon (1913-1928) et député de la Loire de 1928 à 1932, comme Cl.-J. Gignoux. Après avoir appartenu un temps à la Fédération républicaine, il siégeait désormais au comité directeur de l’Alliance démocratique, le grand parti de la droite libérale présidé par Pierre-Étienne Flandin depuis 1933.

Dès le 13 octobre 1936, soit quatre jour seulement après le renouvellement du bureau de la CGPF, il mit en place un Comité national d’entente du commerce et de l’industrie afin de coordonner l’action des syndicats patronaux et des Chambres de commerce à l’échelle du pays. Le Comité était présidé par Pierre-Ernest Dalbouze, l’un des négociateurs des Accords Matignon et président de l’Assemblée permanente des présidents des Chambres de commerce, tandis que Cl.-J. Gignoux en était le vice-président. Menées en étroite liaison avec l’Agence Inter France de Dominique Sordet et le Groupement des périodiques républicains nationaux de Georges Riond, des campagnes de presse, associant plus de 300 journaux, semèrent la panique parmi les épargnants, notamment à l’occasion des dévaluations d’octobre 1936 et de juin 1937, conséquences de la fuite des capitaux en Suisse. On y dénonçait non seulement l’incurie des socialistes, comme celle du Cartel des gauches précédemment, dans la gestion des finances publiques mais aussi leur laxisme face aux grèves fomentées par les communistes, qui sapaient les fondements de la richesse nationale au mépris des intérêts des classes moyennes propriétaires.

L’éditorial de l’Echo de Paris du 2 octobre 1936 titre « Le gouvernement et la dévaluation. Contradictions insurmontables » (BNF – Gallica)

Cette stratégie patronale visait un objectif politique précis : élargir hésitations, interrogations et divisions qui traversaient le parti radical en agissant sur sa base électorale, ces classes moyennes propriétaires issues des bouleversements socio-économiques provoqués par la Révolution, attachées à la République mais hostiles au collectivisme. Sur le plan parlementaire, il s’agissait de détacher les radicaux de leurs alliances à gauche, nouées à la suite de la crise de février 1934, et de les ramener à leur alliance traditionnelle depuis le début du siècle avec les libéraux « modérés » hostiles au cléricalisme, organisés dans l’Alliance démocratique (AD) dont la figure de référence était Raymond Poincaré, décédé en 1934, et qui occupait l’Élysée depuis 1932 en la personne d’Albert Lebrun. Il n’est bien sûr pas inutile de rappeler que le président de la CGPF était en même temps l’un des vice-présidents de l’AD.

Photographie d’Albert Lebrun en 1932, dernier président de la IIIe République de 1932 à 1940 (Agence de presse Meurisse, BNF – Gallica)

Le basculement politique des radicaux se fit en avril 1938 quand ils refusèrent de soutenir le deuxième gouvernement Blum à peine formé qui proposait d’instaurer un impôt sur le capital et le contrôle des changes pour lutter contre la spéculation. Deux atteintes au droit de propriété capitaliste jugés inadmissibles. Le 13 avril, Édouard Daladier forma un nouveau gouvernement dans lequel figuraient des ministres de l’AD, le plus en vue étant l’un de ses vice-présidents, Paul Reynaud. Le Front populaire avait vécu.

Le gouvernement Daladier III d’avril 1938 à mai 1939 (Agence de presse Meurisse, BNF – Gallica). Le radical Edouard Daladier, qui détient également le portefeuille de la Guerre et de la Défense nationale, est le 4e du premier rang (en partant de la gauche), avec Paul Reynaud à sa gauche derrière lui. A sa droite, le vice-président du Conseil, le radical Camille Chautemps.

Une fois la majorité parlementaire reconfigurée, la deuxième phase de la contre-offensive patronale put se déployer, en liaison avec un gouvernement désormais ami. Il s’agissait désormais de revenir sur les conquêtes sociales de 1936, de « remettre la France au travail » comme l’annonça le président du Conseil à la radio le 22 août 1938, au retour des congés payés.

L’Humanité, 22 août 1938 (BNF – Gallica)

La raison invoquée était tout sauf inconsistante. Le réarmement de la France face à la menace de l’Allemagne nazie (annexion de l’Autriche en mars) nécessitait la mobilisation économique. Le Front populaire avait d’ailleurs engagé l’effort dès l’automne 1936 avec le vote d’un plan de 14 milliards de francs pour la Défense nationale – ce fut ce plan qui obligea Léon Blum à proclamer « la pause » dans les réformes sociales. Socialistes et communistes, plus que d’autres conscients du danger nazi, acceptaient l’effort de réarmement mais souhaitaient que son financement fût partagé par tous, patronat en tête. Le gouvernement Daladier concevait quant à lui l’effort comme celui des salariés avant tout. P. Reynaud, ministre des Finances, présenta le 12 novembre son « plan de redressement économique » : pas de contrôle des changes, libération des prix, impôt exceptionnel de 2% sur tous les revenus, diminution du nombre de fonctionnaires (« commission de la hache ») et annulation de la semaine de 40 heures – la « semaine des deux dimanches » disait le ministre. La durée journalière du travail était désormais de 9 heures, avec des sanctions pour les salariés qui refuseraient les heures supplémentaires dont le tarif était abaissé.

L’Humanité du 13 novembre 1938 (BNF – Gallica)

En riposte, la direction de la CGT lança un appel à la grève générale le 30 novembre. Si la centrale syndicale n’avait manifestement pas bien anticipé l’événement et mal préparé l’affrontement, il n’en alla pas de même côté gouvernemental. L’armée fut mobilisée pour occuper les gares et les dépôts ferroviaires (les cheminots étaient depuis le début du siècle le fer de lance du mouvement syndical), réquisitionna les fonctionnaires et agit en constante liaison avec la CGPF. L’occupation de l’usine Renault à Boulogne-Billancourt – la plus grande usine du pays – fut brisée nette dès le 30, les forces de l’ordre utilisant pour la première fois les gaz lacrymogènes dont elles venaient d’être équipées. Des milliers de patrons déclarèrent le lock out de leurs établissements et licencièrent près d’un million de salariés, réembauchés avec des salaires inférieurs et en ayant au passage éliminé une dizaine de milliers de délégués du personnel cégétistes. Le coup porté à la CGT était terrible. Forte de quatre millions d’adhérents en 1937, elle n’en comptait plus qu’un million à la veille de la guerre. Le 30 novembre 1938 avait été, selon l’expression d’un patron entendue par la philosophe Simone Weil et rapportée dans une lettre à Auguste Detoeuf, « la bataille de la Marne » du patronat.