Salle 4 – Luttes

Le traumatisme des patrons au printemps 1936

Par Gilles Richard
Historien, président de la Société française d’histoire politique

On ne dira jamais assez combien les grèves de mai-juin 1936 traumatisèrent le patronat. Deux millions de salariés occupant les usines et les grands magasins pendant plusieurs semaines, moins pacifiques qu’on ne le dit souvent, c’était du jamais vu ! La première occupation d’usine se déroula du 8 au 12 mai 1936 à Saint-Michel, dans l’Aisne, aux Fonderies de Sougland. Si elle passa presque inaperçue dans les journaux, le mouvement fit peu à peu tâche d’huile (usine aéronautique Latécoère à Toulouse le 13, etc.) puis se généralisa après l’occupation de l’usine Renault à Boulogne-Billancourt (23 000 salariés) à partir du 28 mai.

Les ouvriers en grève aux Usines Renault / Agence Meurisse (Gallica – BNF)

La place importante des femmes dans ces occupations d’entreprises, non seulement dans les usines textiles mais aussi dans les grands magasins parisiens, ne fit que renforcer l’impression d’un mouvement social d’une nature exceptionnelle – même si quelques occupations, isolées, avaient déjà eu lieu en France en 1933 (Citroën, usine du quai de Javel à Paris) puis en 1935 (Compagnie des mines de l’Escarpelle, à Roost-Warendin près de Douai)

À ce traumatisme des grèves avec occupation, les Accords Matignon en ajoutèrent un second. Le 7 juin 1936, Léon Blum, entouré de Roger Salengro, ministre de l’Intérieur, et de deux des trois secrétaires d’État à la présidence du Conseil, Jules Moch et Marx Dormoy, réunit à l’Hôtel Matignon les représentants de la CGT, réunifiée en mars 1936 et dirigée par Léon Jouhaux, et ceux du patronat. Objectif : faire cesser les occupations en réglant la question des salaires. Côté patronal, quatre représentants des grands milieux d’affaires : Pierre-Ernest Dalbouze, président de la Fédération des industries mécaniques et président de l’Assemblée permanente des présidents des Chambres de Commerce ; Pierre Richemond, président de l’Union des industries métallurgiques et minières ; Alfred Lambert-Ribot, délégué général du Comité des Forges et ancien membre du Conseil d’État, comme Léon Blum ; René-Paul Duchemin, président de la Confédération de la production française, président des usines Kuhlmann et régent de la Banque de France. Pour la première fois, un accord social de portée nationale fut signé sous la contrainte d’un mouvement de grève d’une ampleur jamais vue encore et sous l’arbitrage d’un gouvernement à direction socialiste. Les concessions octroyées aux salariés étaient totalement inédites. L’accord, signé dans la nuit du 7 au 8 juin, à minuit et demi, prévoyait en effet une hausse des salaires de 7 à 15%, reconnaissait le principe de la création prochaine de délégués du personnel dans les établissements de plus de dix salariés et acceptait qu’aucune poursuite fût engagée contre les grévistes.

À cela s’ajouta le vote de trois grandes lois sociales, promulguées avant la fin du mois de juin. Elles représentaient une incontestable nouveauté dans les relations entre patrons et salariés : instauration de deux semaines de congés payés par les employeurs ; semaine de 40 heures avec une rémunération des heures supplémentaires supérieure de 25% (entre 40 et 48 heures), de 50% au-delà de 48 heures ; généralisation des conventions collectives et obligation d’organiser l’élection de délégués du personnel.

Benoît Frachon, Léon Jouhaux, Ambroise Croizat de la CGT dans un meeting du Front Populaire en juin 1936, Mémoires d’Humanité – Archives départementales de la Seine Saint Denis, 83FI-5 7

Les grèves continuèrent jusqu’à fin juin. Débutèrent ensuite les négociations des conventions collectives dans les différentes branches de l’activité économique. Compte tenu du rapport des forces, la CGT obtint souvent des hausses de salaires supérieures à celles actées à Matignon – jusqu’à 30% dans les secteurs où les salaires étaient les plus misérables. Dès lors, on comprend l’ampleur du traumatisme au sein du patronat. Jamais l’organisation capitaliste de l’économie n’avait été ébranlée à un tel degré en France. Les patrons, propriétaires tout puissants des entreprises, avaient été empêchés d’entrer dans leurs établissements durant plusieurs semaines puis contraints d’accorder une forte augmentation des salaires accompagnée d’une forte baisse du temps de travail. Deux concessions qui réduisaient de façon drastique leurs profits, sans avoir pu compter sur le soutien du gouvernement, dirigé pour la première fois dans l’histoire du pays par un socialiste qui, à Alfred Lambert-Ribot venu le 5 juin lui demander d’intervenir afin de trouver une issue à la crise, avait annoncé qu’il refuserait tout recours à la force publique pour faire évacuer les usines.

Mais les patrons ne restèrent pas longtemps l’arme au pied. Dès l’été 1936, une riposte coordonnée s’élabora dans le cadre des organisations patronales au premier rang desquelles la Confédération générale de la production française. Une riposte à la hauteur de la défaite subie au printemps et à l’été 1936.