Par Gilles Candar
Historien, président de la Société d’études jaurésiennes

Léon Blum (1872-1950) reste dans les mémoires comme le président du conseil du Front populaire (1936-1937 et 1938), le véritable initiateur du « socialisme de gouvernement » en France, après les essais partiels et limités d’Alexandre Millerand en 1899-1902, Marcel Sembat ou Albert Thomas au moment de la Première Guerre mondiale.

Léon Blum en 1936, Bulletin municipal de la ville de Toulouse, juin 1936, bibliothèque municipale de Toulouse, numérisation 66691/FRAC31555_PO1_1936-06, Domaine public (wikimedia commons)

En 1936, Léon Blum est volontaire pour assumer le pouvoir. Il s’est préparé, il est expérimenté, déjà relativement âgé selon les critères de l’époque (62 ans). Depuis 1919, il dirige le groupe socialiste de la Chambre des députés, il est son principal orateur parlementaire, débattant avec les autres leaders politiques, de Briand ou Poincaré à Tardieu et Paul Reynaud. Sa formation technique est des plus solides : entré au Conseil d’État depuis plus de 40 ans, avocat, ancien directeur de cabinet du ministre Marcel Sembat en 1914-1916, auteur de remarquées Lettres sur la réforme gouvernementale (1918), disposant d’un grand nombre de relais aussi bien auprès des milieux politiques et syndicaux que patronaux ou administratifs.

Léon Blum, Lettres sur la réforme gouvernementale, Bernard Grasset Editeur, 1918 (Gallica – BNF)

Politiquement, il est habitué aux luttes électorales : député de Paris (20e arrondissement), puis de Narbonne, il a connu succès électoraux et échecs, face à ses adversaires de droite… ou ses rivaux de gauche (le communiste Jacques Duclos à Paris, les radicaux dans l’Aude) autant qu’aux discussions, affrontements et négociations de congrès. Il dispose d’une solide équipe de collaborateurs, à la Chambre (Vincent Auriol), au parti (André Blumel), au Populaire (Oreste Rosenfeld). Les limites de cette autorité politique sont connues : les socialistes sont loin d’avoir une majorité au sein de la coalition et ils sont eux-mêmes divisés. Si finalement les scissionnistes de 1933, eux-mêmes divisés, en échec (Déat, Marquet) ne sont plus pour le moment trop à craindre Blum doit compter avec la Gauche révolutionnaire de Marceau Pivert et la Bataille socialiste de Zyromski. Il ne contrôle pas lui-même le parti, depuis près de deux décennies dans les mains de Paul Faure et de son équipe, plutôt de tradition guesdiste, favorable à des avancées sociales, mais résolument pacifiste aussi, ce qui peut prendre une résonnance particulière dans le contexte international particulier de 1936.

Vincent Auriol, Léon Blum, Paul Faure et Jean-Baptiste Séverac photographiés lors du 33ème congrès de la SFIO à l’Hôtel Moderne à Paris, en juin 1936 (Anonyme – Keystone France)

Le gouvernement que Blum forme rapidement dès sa nomination comprend des innovations, qui seront pour la plupart reprises et amplifiées par la suite : présidence du Conseil autonome sans autre portefeuille, organisation accrue du gouvernement comme collectif, avec refonte du secrétariat général du gouvernement, nomination de trois femmes ministres afin de faire progresser l’acceptation sociale d’une extension de la citoyenneté aux femmes. Les changements ne sont pas aussi importants qu’envisagés, mais ils sont significatifs.

L’essentiel est bien sûr le bilan social et politique du Front populaire, ses avancées et ses compromis, ses réussites et ses échecs, que l’exposition présente par ailleurs. Ce bilan, qui dépasse « l’embellie », qui représente déjà une belle avancée de droits et de dignité populaire, gagne à être apprécié en variant échelles et périodisations, en élargissant le regard. Blum, Thorez, 36 se comprennent mieux en considérant aussi bien Jaurès, Guesde, Vaillant, et tous les syndicalistes et militants d’avant 1914 autant que les prolongements heureux de la Libération et les vicissitudes de la suite. Le faisant, on peut aussi évaluer la part des personnalités, et donc de Léon Blum lui-même. On pourra en général lui donner acte de ce qu’il revendiquait lui-même au moment de son accès aux responsabilités : «Il y a quelque chose qui ne me manquera jamais, c’est la résolution, c’est le courage et c’est la fidélité» (discours au conseil national de la SFIO, 10 mai 1936, cité par Alain Bergounioux, Léon Blum, le socialisme et la République, Paris, Notes de la Fondation Jean-Jaurès, 2016).

Blum le démontra en tout cas de manière magistrale au cours de la Deuxième guerre mondiale. On peut être surpris par son silence au cours de l’été 1940, lorsqu’il est lâché par nombre de ses amis politiques, lorsqu’il vote contre les pleins pouvoirs à Pétain, sans pouvoir trouver la possibilité d’une déclaration publique. Le redressement n’en est que plus éclatant et impressionnant. Bientôt emprisonné, menacé, Blum a l’occasion de défendre non seulement son bilan, de justifier toute l’œuvre du Front populaire, d’expliquer ce que peut et doit être une politique de gauche face aux juges de Vichy, mais il peut en fait légitimer et incarner l’esprit et la réalité de la République lors du procès de Riom au début de l’année 1942 (Cf. Milo Lévy-Bruhl, Un procès politique oublié : Blum, Riom, 1942, Notes de la Fondation Jean-Jaurès, 18 février 2022 et Carole Delga, avec Marie-Luce Nemo, Quand Vichy jugeait Léon Blum, Toulouse, Privat, 2026).

« Il nous faut résolument être solidaire de l’ensemble de la politique passée du parti. Léon Blum nous a donné à cet égard une profitable leçon lors du procès de Riom », Parti socialiste. Bulletin intérieur de documentation et d’études, 10 janvier 1943, Bibliothèque nationale de France, département Réserve des livres rares, RES-G-1470 (719)

Il ne limite pas à une défense intellectuelle ou de principe, il approuve et exalte l’action de la Résistance, rendant hommage au syndicaliste et communiste Jean-Pierre Timbaud, « mort en chantant La Marseillaise » (Riom, 11 mars 1942), appuyant l’organisation de la Résistance socialiste avec Daniel Mayer et Robert Verdier, soutenant auprès de Churchill et de Roosevelt la légitimité et l’unité de la France libre autour du Gal de Gaulle. Il prolonge ainsi ce qu’il avait déjà proposé avant la guerre, au moment de l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie, en mars 1938, lorsqu’il avait appelé, avec l’accord de tous les partis de gauche, y compris le Parti Communiste lui-même, à un gouvernement d’union de tous les partis républicains, « pour la défense des libertés républicaines, des intérêts vitaux de la nation et de la paix ».

Au-delà des circonstances et de la nécessité des choix à chaque moment et à chaque problème, il existait bien une solidité et une permanence de politique, de vie. C’est pourquoi, toujours arc-bouté sur le souvenir de 36, et ses « théories de tacots, de motos, de tandems avec des couples d’ouvriers vêtus de pull-overs assortis » (Riom, 11 mars 1942) comme sur son combat pour la liberté contre la dictature barbare, au-delà de ses choix de théorie et de tactique, Blum se voit « assuré de conserver longtemps une franche et massive sympathie pour sa mémoire » (Notice « Léon Blum » de l’Histoire globale des socialismes, XIXe-XXIe siècles, dirigée par Jean-Numa Ducange, Razmig Keucheyan et Stéphanie Roza, Paris, PUF, 2021, p. 810).