Salle 1 – Fractures

La France ouvrière face à la crise 1930-1935

Par Michel Pigenet
Professeur émérite d’histoire contemporaine, Université Paris 1 – Panthéon Sorbonne.

En 1931, la France n’a jamais compté autant d’ouvriers : 6,9 millions. Avec leurs homologues de l’agriculture, le total atteint 8,6 millions (42,1 % des actifs). Ce seuil ne sera plus franchi avant trois décennies. Étroit ou large, l’agrégat statistique masque l’extrême variété des situations, qu’il s’agisse des statuts d’emploi – permanent, intermittent, saisonnier, polyvalent… -, des contextes de travail – atelier artisanal, grande usine, chantier en plein air, à domicile -, des compétences – du simple manœuvre à l’aristocratie des mécaniciens -, des fonctions, des modes de rémunération – au temps, au rendement, à la tâche –, de la localisation – village, sous-préfecture, cité ouvrière, agglomération parisienne… Rapports hiérarchiques, degrés d’autonomie, ambiances de travail et sociabilités enregistrent ces écarts, à l’instar des salaires, variables selon le genre, l’âge, l’ancienneté, l’origine, le marché du travail. Sans même évoquer les croyances et les opinions, la diversité des expériences et des parcours brouille la commune condition de salariés subalternes affectés à la production matérielle et fragilise l’identité de classe.

L’industrialisation accélérée du pays participe de son urbanisation au profit des banlieues qui prolongent les vieux faubourgs ouvriers pour accueillir ruraux déracinés, étrangers et « coloniaux ». Si la moitié des ouvriers de l’industrie travaillent dans des établissements de moins de 100 salariés, plus de 25 % s’activent dans des usines de plus de 500. L’époque est à la rationalisation. L’amortissement des coûteux équipements bannit les temps morts et les à-coups, les gestes inutiles et le freinage. À cette fin, les bureaux des méthodes décomposent chaque activité. Les gains de productivité sont au rendez-vous : 2,8 % par an, en moyenne, entre 1924 et 1929. D’abord soucieux de comprimer les frais de main-d’œuvre, les employeurs français misent en premier lieu plus sur l’intensification du travail. Les syndicats, CGTU en tête, dénoncent cadences et course aux rendements. Dans les ateliers, les ouvriers se méfient des chronométreurs et des « chefs », agents d’un ordre patronal toujours plus strict. L’évolution combinée des techniques et de « l’organisation scientifique du travail » bouscule les qualifications, réduit l’autonomie ouvrière. La part des « professionnels » régresse devant l’irrésistible poussée des manœuvres et ouvriers « spécialisés ». Astreints à des tâches répétitives parcellisées à l’extrême, soumis à une discipline tatillonne, tous partagent les risques, parfois mortels, des vapeurs toxiques, des brûlures, des courroies et des machines en mouvement, des chutes…

« Devant moi, sur la table de contremaître où je m’accoude, l’aiguille de mon chronomètre tourne avec une saccade à chaque seconde. Quelques mètres plus loin, un ouvrier perceur a deviné que je ‘prends son temps’ pour établir ‘son prix’ et il freine avec une habileté de vieux routier. Il ne peut pas ralentir l’avance et la vitesse de ses forets car sa machine est automatique, mais il multiplie ses gestes, se baisse deux fois pour prendre une pièce à ses pieds, se courbe lentement quand il l’a percée pour la poser avec des précautions infinies dans la bassine derrière lui, manipule ses douilles Presto avec des doigts frôleurs, craintifs, comme si elles étaient en ivoire. Pauvre diable. Triste lutte de tous les instants entre les ‘productifs’ comme lui et les ‘improductifs’ comme moi. » (Selon Jean Pallu (pseudo de Petrus Passeneau, employé dans une usine métallurgique de la région lyonnaise), extrait de la nouvelle « Une heure volée à l’usine », in L’Usine, Paris, Ed. Rieder, 1931, p. 86-87)

Hormis dans les entreprises d’État – manufactures de tabac, arsenaux, etc. – et au sein des services publics concédés des transports et de l’énergie, les ouvriers ne jouissent d’aucune sécurité de l’emploi. Les horaires épousent au plus près les fluctuations des commandes. Les heures supplémentaires alternent avec les épisodes de chômage partiel, sinon complet pour les journaliers et les intermittents. Malgré la coutume du délai-congé de huit jours, le préavis n’excède pas une heure chez Renault.  

La crise amplifie l’insécurité ouvrière, à peine tempérée par les assurances sociales de 1930, l’un des rares progrès législatifs de la période. Pour le reste, si l’économie nationale échappe aux formes les plus brutales de la dépression mondiale, les ouvriers ne subissent pas moins ses effets. Beaucoup d’entreprises optent pour des réductions d’horaires plutôt que d’effectifs. Dans le textile et les mines du Nord, le chômage partiel touche 80 % des travailleurs. Il avoisine 70 % dans la métallurgie. Mais d’autres perdent leur emploi. En cinq ans, les effectifs ouvriers reculent de 1,4 million. La saignée s’opère au détriment des femmes, dont le nombre diminue de 330 000. De gré ou par la force des expulsions, environ 400 000 étrangers quittent par ailleurs la France au cours de la séquence. Les concurrences à l’embauche rongent les solidarités. Au pire, la xénophobie prend le dessus.

De fait, le total des chômeurs inscrits dans l’Hexagone – 550 000 en 1935 – apparaît sans commune mesure avec les millions d’Allemagne et des États-Unis. La France n’a pas, à la différence d’autres pays européens, de système d’assurance-chômage obligatoire. La couverture du risque est l’affaire d’une infime minorité de syndicats et de mutuelles. Il existe bien des bureaux municipaux facultatifs de chômage, dont l’État finance 90 % des allocations. Leur versement, au terme d’un délai de carence de 4 jours, est subordonné à l’exercice ininterrompu d’une profession au cours du semestre qui précède la demande et sous réserve d’un pointage journalier. Son montant, qui ne saurait excéder la moitié du salaire antérieur, plafonne à 7 francs par jour, minimum de survie. Les chômeurs ainsi secourus – 300 000 en 1933 sur un total approximatif de 1,2 million – doivent en outre accepter tous les travaux qui se présentent. Recrutés sur des chantiers publics où ils sont payés très au-dessous des rémunérations habituelles, ils perdent alors leurs allocations… En ces temps de déflation, l’heure est à la traque des « profiteurs » et des « faux chômeurs ».

Des travailleurs privés d’emploi affirment haut et fort, cependant, leur droit à la dignité. Des comités de chômeurs revendiquent notamment l’espacement des pointages dans des salles chauffées, leur suppression au-delà de 65 ans et pour les mutilés, dressent les listes des secours indispensables. Pétitions, rassemblements, occupations de mairies, grèves scolaires, oppositions aux expulsions appuient ces demandes. À la suite des précédents anglo-saxons, des marches plus ou moins longues, mais spectaculaires, retiennent l’attention des autorités, des médias et de l’opinion. En dépit de fluctuations organisationnelles, ces comités réuniraient 110 000 à 120 000 chômeurs en 1933, soit un taux d’encadrement supérieur à la syndicalisation des ouvriers en activité.

L’Humanité, 10 décembre 1932 (Gallica – BNF)

Pour ces deniers, salaires et primes sont souvent revus à la baisse. Au printemps 1931, le patronat du textile roubaisien, organisé en puissant consortium, diminue de moitié un supplément « de fidélité ». Benoît Frachon, secrétaire de la CGTU, cite des baisses de salaires de 20 à 50 % dans les branches « rationalisées ». En 1933, les employeurs d’Armentières cumulent reculs salariaux et hausse des rendements. Globalement, l’indice des salaires ouvriers fléchit de 100, en 1930, à 94,6 à l’été 1935. Entre-temps, les prix de détail ont, certes, baissé plus fortement, suggérant un gain net de pouvoir d’achat… à horaire constant, ce qui ne va pas de soi. Du moins les ouvriers du secteur privé échappent-ils à l’amputation de 10 % des traitements que les décrets-lois Laval de l’été 1935 infligent aux agents du public. 

Peu propice aux offensives ouvrières, la crise ne met pas fin à la conflictualité sociale. Moins nombreuses, les grèves de la première moitié des années 1930 rassemblent aussi moins de grévistes et se terminent par moins de succès. D’une durée moyenne de 34,4 jours en 1932, elles peuvent se prolonger jusqu’à 299 jours pour les tisserands d’Halluin. Ces situations de blocage exacerbent les tensions entre travailleurs et s’accompagnent parfois de rudes affrontements avec les forces de l’ordre dépêchées en masse. Aux Forges de l’Adour du Boucau-Tarnos, isolat unitaire régional, 800 gardes mobiles ne sont pas de trop, au printemps 1930, pour venir temporairement à bout des ouvriers qui ont pris le contrôle de l’usine. Un an plus tard, le mouvement des mineurs du Nord, consécutif à l’annonce d’une réduction des tarifs, est ponctué de violences. Les grèves les plus fréquentes et rugueuses se déroulent toutefois dans le textile. À Roubaix, les journées des 12-14 juin 1931 ont des allures d’insurrection. Depuis le 18 mai, 114 000 des 126 000 travailleurs nordistes de la branche sont en grève à l’appel de tous les syndicats. Alertés par un projet de baisse de 10 % de leurs maigres salaires, vite abandonné, ils n’acceptent pas davantage la remise en cause d’une prime concédée l’année précédente. Suite à la multiplication des heurts, l’interdiction préfectorale, le 9, de tout cortège, attise la colère plus qu’elle n’intimide. Le 12, près de 3 000 Roubaisiens se retranchent dans le quartier ouvrier des Longues Haies, tendent des fils de fer, dressent des barricades derrière lesquelles s’empilent des réserves de briques et de pavés. À l’une des entrées, une pancarte accuse et avertit : « Gardes, assassins. Ici on n’entre pas. C’est la forteresse du peuple ». Jusqu’à la nuit du 13, les assiégés défient les autorités avant de s’éclipser discrètement. À défaut d’en être les instigateurs, « unitaires » et communistes », actifs dans la grève, érigent les « barricades de Roubaix » en modèle de « la lutte de classe à son niveau le plus élevé ». Sur cette ligne, ils félicitent, en décembre, les chômeurs d’Alfortville, municipalité communiste, d’avoir « inspecté » marchés et usines « où ils étaient certains de trouver des flics et employés d’administration en train de travailler pendant qu’eux crèvent de faim ».

La « bataille de Roubaix » (12-14 juin 1931), d’après la « Une » de l’Humanité du 14 juin 1931 (Gallica-BNF)
Et selon le photoreportage d’Henri Danjou publié dans Voila, « l’hebdomadaire du reportage », du 20 juin 1931 (p. 6-7, tirées de Gallica)

D’autres tactiques, moins vouées à l’échec, se font jour néanmoins. Depuis le début des années 1930, les militants expérimentent la « grève sur le tas » ou des « bras croisés », débrayages déclenchés dans les ateliers, que l’on évite de quitter pour ne pas avoir à affronter les policiers et les gendarmes massés aux abords de l’usine. Suffisante pour désorganiser la production, la méthode s’avère efficace à moindre coût pour les ouvriers. En 1934, elle concerne la moitié des conflits de la métallurgie parisienne. La presse « unitaire » rend compte, sur la lancée, de modalités plus radicales d’occupations pures et simples d’entreprises, inaugurées au sortir de la guerre, et réactivées, entre autres, par les forgerons du Boucau.    

Il s’en faut que les syndicats, divisés et au plus bas de leur influence, soient partout présents. À l’aube de 1936, la syndicalisation ne dépasse pas 4 % dans la métallurgie. Les grandes usines ne sont pas en meilleure posture. En 1933, la CGTU compte 180 membres à Renault-Billancourt, où la direction dispose de 1 500 mouchards… Consciente de ses faiblesses, la Confédération relance, en 1932-1933, la réflexion sur les conditions d’un syndicalisme de masse. Ce dernier passe par la démonstration de l’utilité de l’organisation et de l’action collective à travers des succès revendicatifs. Sur ce point, il ne s’agit plus, désormais, d’agir pour agir, mais de s’informer au préalable de la situation économique des entreprises et des branches, d’associer les travailleurs à l’élaboration des revendications, d’arrêter la tactique la plus adaptée aux possibilités du moment et de tirer les leçons des luttes précédentes. Dans cette perspective, la CGTU, elle-même, en vient à admettre l’intérêt d’accords collectifs et à ne plus faire de la grève l’unique moyen de pression ouvrière. En cas de conflit, elle préconise l’unité à la base et l’élection de larges comités, représentatifs des divers ateliers et catégories, régulièrement soumis au contrôle d’assemblées générales. La mise en œuvre ne va pas de soi, entre le sectarisme de ses propres militants et la méfiance des « confédérés » bien décidés à ne pas se laisser déborder. Après février 1934 et, plus nettement, en 1935, l’orientation rencontre le mécontentement ouvrier qu’il concourt à transformer en mobilisation. Alors que les partisans du Front populaire s’entendent sur un programme et sur fond de réunification syndicale, les premiers mois de 1936 confirment le regain de conflictualité sociale et d’issues victorieuses. Les savoir-faire acquis au feu des expériences douloureuses des années précédentes ne sont plus très loin, maintenant, de donner la pleine mesure de leurs potentialités au service d’avancées historiques. 

Rouge-Midi, organe régional du parti communiste – SFIC, 21 décembre 1935 (Gallica – BNF)