Expo La vie est à nous – FocusSalle 6 – Empire

Le rôle du Parti communiste algérien dans le Front populaire

Par Eloïse Dreure
Docteure en histoire de l’Université de Bourgogne

Au moment du Front populaire, le Parti communiste en Algérie occupe une position à la fois marginale et stratégique dans le champ politique colonial. Faiblement implanté au début des années 1930, affaibli par la répression et par les effets de la radicalisation anticolonialiste impulsée par l’Internationale communiste, il connaît, à partir de 1934, un regain d’activité lié à la dynamique antifasciste. Ce renouveau s’inscrit toutefois dans un cadre profondément contraint, qui éclaire les ambiguïtés de son rôle.

Dans les années 1920, sous l’effet des directives de la IIIe Internationale, les communistes d’Algérie avaient été les premiers, parmi les formations politiques européennes, à poser la question coloniale en termes de domination impérialiste et à revendiquer l’indépendance de l’Algérie. Cette orientation s’accompagnait d’une volonté d’« algérianisation » du parti, c’est-à-dire d’un effort pour recruter et organiser des militants issus de la population colonisée. Néanmoins, cette ligne, conjuguée à la répression, avait contribué à marginaliser durablement l’organisation.

La constitution du Front populaire modifie cette situation. L’abandon de la stratégie dite « classe contre classe » et l’adoption d’une ligne d’union antifasciste conduisent le Parti communiste à infléchir ses positions. Désormais, la priorité est donnée à la défense de la République et à l’alliance avec les forces réformistes, ce qui implique, en contexte colonial, de tempérer les revendications anticoloniales. La question de l’indépendance est reléguée au second plan, au profit d’une perspective d’intégration et de réforme au sein du cadre français.

Ce repositionnement permet au Parti communiste de retrouver une visibilité et une audience inédites dans la colonie. Ses effectifs augmentent sensiblement, et la proportion de militants issus de la population colonisée progresse, sans toutefois remettre en cause la domination numérique et politique des Européens en son sein. Les meetings, les manifestations et les fêtes organisés par le parti témoignent de cette nouvelle dynamique : ils deviennent des espaces où colonisés et colons peuvent, ponctuellement, se côtoyer et participer à des mobilisations communes, notamment autour des mots d’ordre antifascistes et sociaux.

Cependant, cette ouverture demeure limitée. L’inscription du Parti communiste dans les cadres symboliques et politiques du Front populaire métropolitain, référence à la Révolution française, valorisation de la République, usage du drapeau tricolore, restreint sa capacité à produire un discours pleinement adapté aux réalités de la société coloniale. Si le parti s’efforce de répondre aux revendications sociales des colonisés, il peine à intégrer de manière centrale la question nationale, au moment même où celle-ci est portée avec force par des organisations comme l’Étoile nord-africaine.

La relation du Parti communiste avec les mouvements nationalistes illustre ces tensions. D’abord alliés dans les années 1920, communistes et nationalistes s’éloignent progressivement lorsque le parti renonce à faire de l’indépendance un objectif immédiat. La dissolution de l’Étoile nord-africaine en 1937, soutenue ou du moins acceptée par les communistes au nom de l’unité du Front populaire, consacre cette rupture. Dès lors, le Parti communiste apparaît de moins en moins comme un vecteur possible de la libération nationale, et davantage comme un acteur inscrit dans le jeu politique colonial.

Ainsi, le rôle du Parti communiste algérien dans le Front populaire se caractérise par une tension constante entre ouverture et limitation. Il contribue indéniablement à la politisation d’une partie de la population colonisée et à l’émergence de formes inédites de mobilisation commune. Mais, en s’inscrivant dans la stratégie antifasciste et dans les cadres idéologiques de la métropole, il se trouve contraint de modérer son anticolonialisme et de laisser à d’autres organisations le monopole de la revendication indépendantiste. Le Front populaire apparaît dès lors, pour le Parti communiste en Algérie, moins comme un moment de rupture que comme une phase de recomposition, révélatrice des contradictions propres à l’engagement politique en contexte colonial.