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Le Front populaire au village : à Anost, l’implantation communiste

Par Jean Vigreux

La cellule communiste du hameau de Bussy dans le village d’Anost dans le Morvan de Saône-et-Loire est fondée au moment du Front populaire, en septembre 1936, elle n’a pourtant pas laissé de trace importante au sein des archives ; aucune mention explicite n’a pu être retrouvée dans les fonds du RGASPI, la seule trace aux archives départementales de Saône-et-Loire date de 1939, lors de l’interdiction du PCF à la suite du Pacte germano-soviétique et que ses principaux militants sont inquiétés par les autorités, les gendarmes de Lucenay-L’Evêque.

Trois ans auparavant, en septembre 1936, une grande fête avait été organisée avec la participation du « citoyen Ruffe » — selon les invitations qui renouent avec la culture de la Révolution française —, avec un groupe de pionniers en vacances dans le Morvan. La cellule du hameau de Bussy se réunit dans une maison isolée du hameau. Les clefs sont confiées par le propriétaire M. Le Goff au responsable de la cellule, afin que les réunions se passent en toute tranquillité, même si tous les habitants sont au courant de cette activité politique. Le responsable est Fernand Dessertenne, cultivateur né en 1895. C’est lui qui sera inquiété en septembre 1939 par les gendarmes après la signature du Pacte germano-soviétique. Cette cellule est « parrainée » par Georges Epinette (directeur des enfants assistés en banlieue parisienne).

Les autres militants, souvent appelés par leurs « surnoms » en patois au village, sont :

Henri Dessertenne, cultivateur (dit « Démocrite »), né en 1895

Marcel Dessertenne cultivateur, né en 1897 ;

René Boudin, cultivateur, (dit « La Colonne »), né en 1894.

Georges Bourdelet, sabotier (dit « Babache »), né en 1877 ;

Jean Pasquelin, forgeron (dit « La Baluche), né en 1890 ;

André Baroin, plâtrier, né en 1891 ;

Jean-Marie Ravier (dit « Tisserand », en patois « Ticherand »), aubergiste et cultivateur, né en 1898 — le surnom lui vient de son grand-père qui pour compléter les revenus de son exploitation agricole avait un métier à tisser…—.

De tels sobriquets (plus que de réels pseudonymes) témoignent de l’importance du travail et du labeur dans le monde rural, mais aussi de la tradition familiale, des métiers transmis par les aînés. Mais au-delà d’une logique locale, il faut bien mesurer que le Front populaire dans sa mobilisation antifasciste, dans sa riposte aux saisies et sa politique volontariste comme l’Office national interprofessionnel du blé reçoit une écho favorable au sein de certaines campagnes françaises. En 1937, pour aller voter aux élections cantonales, les militants paysans descendent voter en cortège au bourg, drapeau rouge en tête, bulletin fièrement accroché au chapeau. N’est-ce pas là une continuité républicaine empruntant au XIXe siècle français, plus qu’au modèle bolchevique ? Cette description « colle » à la réalité de 1848, celle du « vote communautaire » qui reprenait les usages de la Révolution : « les communes arrivaient comme en 89, avec drapeau et tambour ».

Dans ce canton de Lucenay-l’Évêque, au premier tour, le candidat radical-socialiste, maire de la commune d’Anost, le docteur Roy, arrive en tête avec 891 voix devant le candidat républicain national indépendant, Lucien de Champeaux, maire de la Petite-Verrière, qui recueille 602 voix. Le candidat socialiste, Louis Garnier, du hameau de Bussy (commune d’Anost), soutenu activement par le député de la circonscription dans sa campagne, François Roux, n’obtient que 178 voix et est talonné par le communiste Louis Épinette, 177 voix. Ce dernier originaire de Clamart, possédait également une maison au hameau de Bussy et avait cofondé la cellule communiste du hameau à l’été 1936, avec l’aubergiste-paysan, Jean-Marie Ravier et le cultivateur Fernand Dessertenne.

Cette cellule du hameau de Bussy s’emploie à faire vivre les idéaux progressistes de la région ; les enterrements civils, les défilés avec le drapeau frappé de la faucille et du marteau montrant l’attachement à une République sociale et égalitaire, mais défendant la petite propriété et l’exploitation familiale. Aucun de ses militants ne souhaitait la collectivisation de leur terre. Leur militance ne consiste pas seulement à être isolé et vivre en dehors de la société locale, il s’agit, lors de réunions publiques au café-auberge de Jean-Marie Ravier, d’accueillir des orateurs plus importants comme Waldeck Rochet . L’abonnement à La Terre concrétise alors cet engagement.

Les sociabilités locales liées aux réunions au café ou encore les parties de chasse sont des éléments aussi importants de ce militantisme. Nombreux sont les témoignages qui évoquent l’importance de boire ensemble après la réunion. Les chansons et leurs airs s’apprennent rapidement et sur l’accordéon diatonique, à Bussy, hameau de la commune d’Anost, Jean-Marie Ravier, cultivateur et aubergiste, jouait en plus des airs traditionnels de polka piquée, scotiches, bourrées, « l’Internationale » et les chants du mouvement ouvrier, comme Le temps des cerises. Cette sociabilité rurale emprunte alors à d’autres registres qui dépassent la seule greffe soviétique, remobilisant les pratiques anciennes de la politisation et font vivre au quotidien la culture du Front populaire qui se retrouve quelques années plus tard dans la Résistance et l’aide apportée au maquis Socrate.