Par Danielle Tartakowsky
La réaction des organisations ouvrières à la journée du 6 février est surdéterminée par la récente victoire du nazisme, en mars 1933.

La SFIO, le parti communiste, la CGT et la CGTU dénoncent tous le péril fasciste mais l’analysent en termes divergents. Les communistes et les unitaires (CGTU) le tiennent pour un moyen de domination du capital, à ce titre peu distinct de la démocratie, qualifiée de « bourgeoise ». Les socialistes et les confédérés (CGT) s’inscrivent dans une perspective radicalement différente et l’assimilent à sa violence contre les institutions républicaines qu’ils invitent à défendre. Cette disparité d’approches répond de la différence d’attitude des élus communistes et socialistes lors de la séance d’investiture du 6 février.
Les premiers se refusent à choisir « entre la peste et le choléra » et n’accordent donc pas leur soutien à Daladier. Les seconds le créditent au contraire d’un « vote de combat » pour défendre la République et les libertés menacées. Cette disparité explique également que la riposte, immédiate, s’engage en ordre dispersé. Les communistes et les unitaires, hostiles à toute action commune avec les organisations qu’ils qualifient de « social-fasciste », en appellent au « front unique à la base » et invitent les « ouvriers socialistes et communistes » à manifester en soirée, le 9 février, place de la République, pour la « dissolution des ligues », contre « la dictature sanglante du capital » et pour « un gouvernement ouvrier et paysan ».


La manifestation, interdite, se solde par plus de 150 blessés et 4 morts. La CGT a lancé dès le 7 un appel à la grève générale pour « encourager le gouvernement dans sa résistance ». Confrontée à la démission de Daladier, elle maintient son mot d’ordre mais passe « de la grève générale en accord avec le gouvernement à la grève générale quel que soit le gouvernement » et décide d’associer les socialistes et la Ligue des droits de l’homme à la riposte, fixée au 12. Les organisations associées à ce que la CGT qualifie comme « un d’acte de courage civique, la sonnerie du ralliement pour tous ceux qui veulent que le droit triomphe de la force, que la déclaration des droits de l’homme de 1789 reste la charte des hommes libres » s’accordent sur le principe de manifestations destinées à donner corps à la grève.
La CGT qui est à l’initiative de la riposte rompt à double titre avec sa culture. Pour la première fois dans son histoire, elle en appelle à une grève qui est ouvertement et exclusivement politique et se rallie au principe de manifestations globalisantes vis à vis desquelles elle était circonspecte. Les communistes et les unitaires appellent à prendre part à la grève et aux manifestations à partir de leurs propres analyses et sur leurs propres objectifs. Du moins l’unité se réalise-t-elle sur des appels communs dans de nombreuses villes de province.
Le « gouvernement de l’émeute », tel que qualifié par les socialistes, ne peut ignorer ce qu’il doit aux ligues et à la rue. Il autorise partout en France les démonstrations prévues le 12. Plusieurs causes répondent de ce qui constitue une première à telle échelle. Les organisateurs récusent la violence, leurs manifestations, déployées dès le 8, laissent présager un mouvement de telle ampleur qu’il paraît difficile d’imaginer faire respecter un éventuel interdit. A quoi s’ajoute, peut-être, la volonté de neutraliser l’hypothèque du 6 en créant un contre‑feu, quand bien même serait-il nourri par des acteurs qui lui sont hostiles.
Le 6 février fut une journée presque exclusivement parisienne, nonobstant les appels de la Solidarité française et des Croix de feu. Il réactive l’image enfouie dans l’inconscient national d’un Paris prompt à faire et défaire les régimes de son seul vouloir ; d’autant plus inquiétante au regard de la province républicaine que la capitale est passée à droite en 1909 pour y demeurer depuis. « Alerte pour la défense de la république. Paris n’est pas la France », écrit ainsi La Tribune du centre. C’est, de fait, la France entière qui se dresse le 12, en une « levée en masse » sans précédent : quelques 300 manifestations dans 85 départements, dans des villes qui, pour certaines, n’avaient jamais abrité ce mode d’action. Avec, au premier rang des objectifs formulés, la défense de la République.
Chacun s’essaie, ensuite, à capitaliser. Chez les antifascistes, divisés, l’initiative passe aux mains de comités de toute espèce. Le mouvement Amsterdam Pleyel que dirige Henri Barbusse se veut « le point de concours de toutes les forces, organisées ou non, décidées à lutter positivement contre la guerre et le fascisme ainsi que contre le régime capitaliste dont ils sont les fruits ». Le comité de vigilance des intellectuels antifascistes créé au lendemain du 12 par Paul Rivet, socialiste et directeur du Museum, Paul Langevin, proche des communistes et le philosophe Alain, d’obédience radicale, se met au service d’une unité politique à construire.

Des « comités antifascistes » à géométrie variable se constituent ici et là. Cependant que s’affirme une mobilisation de masse sans précédent qui permet aux acteurs de prendre conscience de leurs forces.



