La chronique de Recherches internationales
Février 2026


Par Leïla Moussavian-Huppe

Traductrice, analyste du Moyen-Orient

L’affirmation que l’Iran se trouve actuellement dans une situation prérévolutionnaire ne serait pas erronée.

Est-ce à dire qu’une révolution aboutissant au renversement du régime dans l’intérêt du peuple et de ses revendications légitimes va se réaliser ? Malheureusement rien n’est moins sûr à court et moyen terme : le peuple est confronté à des défis sérieux face au régime et les visées de l’impérialisme états-unien et de ses alliés et en premier lieu Israël.

La République islamique face à une crise sans précédent

La République islamique traverse sa plus profonde crise politique et économique ; une crise qui ne peut être examinée comme une série d’événements isolés, mais qui est plutôt la manifestation des contradictions et des incompatibilités internes de la structure socio-économique du système capitaliste néolibéral, dépendant et rentier, avec la superstructure religieuse qui gouverne l’Iran.

La grève déclenchée le 28 décembre par les commerçants de matériel technologique du Bazar de Téhéran et relayée dans les bazars d’autres villes modifie la donne. L’action des bazaris a conduit des citoyens venant de différents groupes sociaux à manifester par milliers dans les rues des villes et villages du pays.

Il est à noter que tout au long de ces décennies c’est la première fois que le bazar entame une grève et manifeste. Cette petite bourgeoisie, soutien indéfectible de Khomeiny, des fractions religieuses depuis 1978 ainsi que de la République islamique revendiquait « une intervention immédiate du gouvernement pour enrayer les fluctuations du taux de change » en raison de la flambée des cours des devises et de l’or qui affecte la continuité et survie de leurs entreprises. Dans le même temps, une frange issue du Bazar – qui s’est considérablement enrichie sous ce régime – tient des leviers de l’État et fera tout pour le maintien de son statut et ses privilèges.

Les multiples sanctions internationales qui ont durement et violemment touché la population sont à l’origine de la crise économique du pays. La paralysie de l’économie iranienne, affectée par ces sanctions mais aussi en raison d’une inflation très élevée, l’effondrement de la valeur de la monnaie, une corruption endémique et l’obsolescence des infrastructures affecte toutes les classes et couches sociales. La pression économique pèse sur les travailleurs, la classe moyenne et même une partie du bazar. D’après les chiffres officiels de la République islamique plus de 40 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté

Des mobilisations sociales qui se multiplient

L’essor des mobilisations de ces différents groupes sociaux, travailleurs, femmes, étudiants, jeunes, défenseurs des droits, etc. qui se sont poursuivies est considérable. Les revendications principales portent sur la justice sociale et les libertés démocratiques ainsi que la dénonciation des conditions économiques désastreuses de vie (baisse drastique du pouvoir d’achat, chômage endémique, etc.).

Depuis plus de cent semaines, on assiste à la grève des prisonniers dans le cadre des mardis du « non à la peine de mort/pendaison » scandé dans les geôles et leurs soutiens devant plus de 55 prisons.  Avant cette vague de manifestation, il y a eu la grève des sidérurgistes, des énergéticiens, des mineurs de Zareh Shuran Takab, celle des travailleurs du secteur pétrolier et gazier, les rassemblements dominicaux des retraités et des lundis des retraités des télécommunications, la grève des employés de la Middle East Sugar Company, la coordination des travailleurs sous-traitants de South Pars Oil Industries, les contestations des personnels du secteur de santé, de l’éducation nationale, des universités, etc. Ceci témoigne clairement des critiques sur l’orientation socio-économique du régime théocratique.

Ces mouvements indiquent nettement l’entrée dans une nouvelle phase de contestations populaires et de remise en cause des politiques de la République islamique d’Iran et de son fonctionnement.

Les ouvriers, travailleurs, femmes et jeunes refusent, en grand nombre, de vivre sous la pression économique, la pauvreté croissante et la répression politique.  Ils défient le régime et dénoncent ces conditions au péril de leur vie. C’est la « crise d’en bas ».

La répression, au cœur du fonctionnement du régime

Il faut rappeler que parmi les révolutions du 20e siècle, la République islamique d’Iran a bénéficié d’un massif soutien populaire. Mais au fil du temps, les politiques répressives du régime ont écarté, banni, bâillonné, arrêté, incarcéré toutes les oppositions. La répression massive et les exécutions sommaires ont commencé en 1988, ciblant les militants et dirigeants des formations de gauche. Et toutes les contestations, matées dans la violence par le corps des Gardiens de la Révolution et le Bassidj, ont été attribuées à des agents étrangers et à l’ingérence étrangère. Les protestations contre la saisie du journal Salam en juillet 1999, suivi de l’attaque des campus universitaires, les manifestations de 2009 – contestant la fraude électorale – ont conduit à l’arrestation de milliers de personnes, assignation à résidence de Mir Hossein Moussavi, Zahra Rahnavard, Mehdi Karoubi pour complot en 2010, répression violente des manifestations populaires contre la hausse des prix et des politiques gouvernementales qualifiées de « complot contre-révolutionnaire » orchestré par les États-Unis, la Grande-Bretagne, Israël en janvier 2017, la répression et les morts des manifestations de « novembre noir » en 2019 dans 29 provinces contre l’augmentation à 200 % du prix de l’essence, la qualification d’ « émeutiers » lors du soulèvement populaire de « Femme, Vie, Liberté » en 2022. De nombreux ex-responsables du régime – tel que Mostafa Tajzadeh, vice-ministre de l’Intérieur de 1997 à 2005 – expriment ouvertement leurs critiques et sont incarcérés à Evin. La liste est longue. Le régime se trouve aujourd’hui plus que jamais isolé avec un socle de maximum 10 à 15 % de soutien au sein de la population et se maintient grâce à sa force répressive. Cette gouvernance est dans l’incapacité d’apporter des solutions concrètes et durables aux crises économiques et structurelles, de soutenir les différentes couches sociales et même de maintenir la cohésion au sein de la bourgeoisie parasitaire au pouvoir. Sa force répressive ne peut la protéger dans la durée. Autre élément : les aspirations de subsistance, de dignité humaine et de liberté matrices du mouvement révolutionnaire de 1978-79 prévalent au discours idéologique religieux. La « crise d’en haut » est ainsi évidente.

La révolte au défi d’une organisation et d’une unité politique

Nous sommes ainsi en présence des conditions objectives d’une révolution : les classes inférieures ne veulent plus vivre comme avant et les classes supérieures ne peuvent plus gouverner comme avant.

Mais le problème réside dans l’absence manifeste des « conditions subjectives » de la révolution et la bascule des classes du milieu.  Ce qui constitue un réel danger.

Le mouvement de protestation a été vaste et profondément enraciné et les tueries et exactions du régime ne pourront pas le faire taire. Mais en l’absence d’une direction unifiée et organisée des forces nationales et progressistes, ce mouvement aura du mal à parvenir à ses fins. Une direction représentant les intérêts réels des travailleurs, couches populaires, en un mot la nation, porteur d’un programme radical de transformation politique et économique garant de la l’intégrité du pays et de la souveraineté du peuple n’a actuellement pas le contrôle des rues. 

Des similitudes avec le mouvement révolutionnaire entamé en 1977 qui a abouti à la chute de la monarchie tyrannique des Pahlavi peuvent être constatées. À la différence que le régime de Mohammad Reza Pahlavi remis sur trône suite au coup d’Etat de 1953 fomenté par la CIA et le MI6 était illégitime alors que la République islamique dispose aujourd’hui encore d’une légitimité, d’un socle certes réduit, mais bien réel et le soutien armé du corps des Gardiens de la Révolution qui compte plus de 150 000 hommes.

De ce fait tout changement de régime imposé en Iran entraînera le chaos.

L’impérialisme états-unien et Israël tentent tout pour parvenir à leurs fins qui ne sont pas identiques. Une guerre civile, la disparition de l’Iran en tant qu’État, sa partition à l’identique de l’Irak rassurerait Israël et permettrait aux États-Unis et à ses alliés d’accéder au contrôle et à l’exploitation des ressources naturelles du pays ainsi que la reprise du contrôle de cet espace géostratégique dans la région, en Asie et face à la Chine.

L’avenir de l’Iran appartient à son peuple. Mais l’avenir de l’Iran dépend aussi et surtout de la capacité collective des forces nationales et progressistes de mener ce soulèvement spontané à passer de l’étape de l’enthousiasme et de la colère à celle de l’organisation et de la planification.

Cette chronique est réalisée en partenariat rédactionnel avec la revue Recherches internationales à laquelle collaborent de nombreux universitaires ou chercheurs et qui a pour champ d’analyse les grandes questions qui bouleversent le monde aujourd’hui, les enjeux de la mondialisation, les luttes de solidarité qui se nouent et apparaissent de plus en plus indissociables de ce qui se passe dans chaque pays.
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