Entretien dans l’Humanité
Le 22 janvier 2026
Dans Temps de l’enfant, rythmes scolaires : vraies questions et faux débats, le professeur en sciences de l’éducation, Stéphane Bonnéry, propose de relancer les politiques éducatives publiques.
Fin 2025, le rapport sur les rythmes de l’enfant rendu par la convention citoyenne du Conseil économique, social et environnemental (Cese) n’a eu le droit qu’à une réception tiède et mitigée. Selon Stéphane Bonnéry, professeur en sciences de l’éducation à l’université Paris-VIII et directeur de la revue la Pensée, le travail de cette convention n’a fait que reprendre des idées fausses, sur la base de documents orientés en amont, pour n’aboutir qu’à proposer une nouvelle réduction du temps d’école pour les élèves.
Sous la direction du chercheur, l’ouvrage Temps de l’enfant, rythmes scolaires : vraies questions et faux débats réunit un ensemble de textes scientifiques susceptibles de mieux débattre des principes d’une école publique enfin égalitaire et ambitieuse pour tous.
Votre ouvrage paraît après la publication du rapport de la convention citoyenne sur les temps de l’enfant. Était-ce pour répondre à cette démarche ?
Stéphane Bonnéry
Professeur en sciences de l’éducation à l’université Paris-VIII et directeur de la revue la Pensée.
L’ouvrage a été écrit l’été dernier, après que Macron a écrit la lettre de mission à destination de cette convention citoyenne du Cese. Et comme le thème des rythmes scolaires et des temps de l’enfant est depuis des décennies un prétexte pour faire passer un certain nombre de réformes, j’ai trouvé utile de livrer un ensemble de réflexions accumulées dans l’espoir que les faux débats ne perdurent pas. Dès la lettre de cadrage, les vraies questions étaient posées à l’envers.
Les chercheurs en sciences de l’éducation montrent le contraire. Je craignais la persistance d’une surdité têtue, et j’avais malheureusement raison. Ce livre voulait être une contribution au débat et il s’avère être un contre-argumentaire aux inepties qui continuent d’être véhiculées.
Quels sont donc « les faux débats et les vraies questions » en matière de temps de l’enfant ?
Ce livre, publié par la Fondation Gabriel-Péri, vise à sortir des idées reçues répétées sur les chaînes d’actualité. Les citoyens qui ont participé à cette convention ont eu en guise de socle documentaire toutes les idées fausses propagées depuis cinquante ans. Parmi ces vraies questions mal posées, il y a la question des difficultés d’attention et de la fatigabilité de certains élèves dits « en difficulté ».
Il s’agit en fait d’enfants des milieux populaires qui, chez eux, sont éduqués normalement, pas comme des élèves : ils ne fatiguent pas du tout quand ils jouent au foot avec leurs copains en bas de chez eux. La culture scolaire requiert une autre forme d’attention, car elle est en effet très spécifique. Elle est marquée par une certaine culture savante qui appréhende le monde autrement, comme un objet d’étude.
Les élèves qui fatiguent le moins à l’école sont simplement exercés à la maison dans ce type d’apprentissage : réduire le temps d’école limite pour la masse des enfants la possibilité d’acquérir ce type de concentration. Tous peuvent y parvenir si les conditions, temporelles notamment, sont créées.
La fatigue des élèves est une vraie question, mais toujours mal posée pour imposer la réduction du temps d’école : ce sont les enfants des milieux populaires les premières victimes. Mon ouvrage passe ainsi au crible différents vrais constats posés à l’envers. On peut prendre comme exemple le syndrome de la boule au ventre. Nos dirigeants prétendent pouvoir atténuer le stress scolaire en réduisant la durée d’école.
Mais cela aggrave la situation. Depuis que les élèves ont beaucoup moins d’heures de scolarité, ils sont pressés pour performer en apprentissage et évalués sur ce qu’ils peuvent apprendre avec moins de temps. Le livre remet sur leurs pieds les questions sciemment mal posées : la durée des vacances, l’intérêt des élèves pour les savoirs, la complémentarité des temps éducatifs, l’incohérence des emplois du temps provoquée par ces mêmes réformes…
Vous évoquez l’importance des années de scolarité perdues au fil des réformes…
Depuis vingt ans, les élèves français ont été spoliés de plusieurs années d’école. Dans le premier degré, la suppression des samedis matins par la droite correspond à ce que je qualifie de vol d’une année scolaire, en équivalent horaire. Cela s’est fait dans une indifférence totale, sinon les mises en garde de quelques chercheurs (Antoine Prost, moi-même et d’autres) et d’élus communistes.
Parallèlement, on est passé d’un taux de scolarisation des enfants de 2-3 ans en toute petite section de 35 % en 1998 à 9 % aujourd’hui, avec une diminution accentuée en réseau d’éducation prioritaire (REP), là où le temps d’école est le plus nécessaire pour les enfants des milieux populaires.
« Cette convention citoyenne abîme l’idée de démocratie participative et le rapport à la science, puisque le socle documentaire était biaisé. »
Ces réductions ont eu lieu quand la vague du baby-boom des années 2000 est arrivée à l’école primaire. Et quand elle a accédé au collège, est survenue la réforme de Najat Vallaud-Belkacem au collège en 2015, qui a remplacé des heures disciplinaires par des contenus incertains : des recherches montrent que les projets interdisciplinaires contribuent aux inégalités quand ils ne sont pas en plus, mais à la place des disciplines.
Sur les quatre années du collège, l’équivalent de la moitié d’une année d’enseignement disciplinaire a été supprimé. Et cette réforme a retiré la possibilité des horaires-plafond qui permettaient des heures de soutien dans les collèges populaires. Un rapport du Sénat a chiffré qu’en zone d’éducation prioritaire (ZEP, anciennement REP), le taux d’absence des enseignants s’élève à une année scolaire.
Il faut arrêter de parler du niveau des élèves comme d’une fatalité ou de la responsabilité des parents. Avec moins d’heures d’enseignement, les élèves savent moins de choses et fatiguent plus vite face aux tâches scolaires. C’est le résultat de politiques publiques.
La seconde partie de votre ouvrage compile des recherches susceptibles d’éclairer les débats sur l’éducation et l’enfance.
Le texte de Lucien Sève fait suite à son article « Les dons n’existent pas », de 1964, qui remettait en cause la fausse idée selon laquelle l’intelligence serait innée. Vingt-cinq ans plus tard, en 1989, le philosophe a pointé un innéisme de la réforme des rythmes scolaires selon lequel, dès la naissance, on serait voué à être rapide et performant selon un pseudo-rythme biologique.
En réalité, tout dépend de la socialisation familiale. Cet article rejoint le texte de Jacques Beauvais, qui critique l’idée selon laquelle l’école devrait « répondre » aux besoins des enfants supposément spécifiques : ils doivent tous s’instruire et construire une culture commune.
De manière complémentaire à cette critique du fatalisme biologique, l’article de Jean-Yves Rochex déconstruit l’idée de fatalisme social : les socialisations familiales inégales font la différence seulement parce que l’école n’est pas dotée des conditions pour que tous les élèves cultivent en classe tous les centres d’intérêt et les capacités nécessaires. Pour cela, le temps d’école est primordial. Quand les enseignants ont beaucoup d’élèves en classe, ils font moins écrire les élèves, ils leur donnent moins le temps pour effectuer des recherches, pour s’exprimer à l’oral, pour s’exercer en mathématiques de manière réflexive…
En quoi les précédentes réformes des rythmes scolaires ont-elles été des échecs ?
La réforme Peillon de 2008 a été une fausse réforme nationale. L’État s’est montré prescripteur et non payeur. Il renvoie au local les dépenses, avec des décisions différentes d’une ville à l’autre. Une telle réforme, non harmonisée nationalement, est infaisable. Elle a déstructuré l’école et le cadre national d’enseignement.
Quelles sont les intentions politiques, selon vous, liées à la réforme des rythmes scolaires ?
Les vrais objectifs de toutes ces réformes sont de faire des économies de postes, de réduire l’école publique au minimum pour ouvrir des marchés éducatifs. Emmanuel Macron a donné une longue interview au Point en 2023, en annonçant ses intentions en matière de politique éducative. Et, comme c’est curieux, elles correspondent à la lettre de mission envoyée à la convention citoyenne, laquelle a opacifié les enjeux que les citoyens tirés au sort devaient traiter.
Cette convention citoyenne abîme l’idée de démocratie participative et le rapport à la science, puisque le socle documentaire était biaisé. Une telle convention citoyenne ne peut pas servir de prétexte ou de caution à des projets politiques écrits en amont en fonction d’objectifs néolibéraux et marchands.
Le projet de réforme que souhaitait le gouvernement, sous couvert des conclusions quasi imposées à cette convention citoyenne, vise en fait à supprimer une nouvelle fois des heures d’enseignement. Au niveau démographique, lorsque le nombre d’élèves a augmenté du fait du boom des naissances des années 2000, celui des enseignants n’a pas suivi en conséquence. Et maintenant que la courbe des naissances et le nombre d’élèves décroît, un choix politique déterminant s’ouvre. Soit on s’inscrit dans une démarche capitaliste et comptable selon laquelle moins d’élèves implique une baisse du nombre d’enseignants dans le public.
Soit on saisit l’occasion pour mettre de l’argent dans l’école, en maintenant le nombre d’enseignants pour réduire la moyenne du nombre d’élèves par classe, en donnant à ces enseignants le temps de se former par l’intermédiaire de maîtres supplémentaires dans les équipes pédagogiques, mais aussi de rendre du temps d’école aux élèves.
Il s’agirait pour les élèves de revenir à 4,5 jours d’école et de réduire le temps de présence des enseignants devant les élèves à trois jours et demi, pour leur permettre de se former, de mieux préparer les séances, de corriger des écrits, de se concerter avec les collègues, les familles et les personnels médicaux et psychologiques.
En quoi la diminution des temps scolaires répond-elle à une politique de privatisation de l’école ?
Soit on fait des écoles séparées et on aggrave les inégalités sociales ; soit on crée les conditions pour que l’école se fasse en classe, et pas par l’intermédiaire de prestataires. Toutes les réformes précédentes ont encouragé l’essor d’un marché privé concurrentiel de l’éducation.
Macron veut encore aider le privé. Comme les directives européennes visent un socle commun dans le public, c’est-à-dire le minimum d’instruction, si les familles veulent davantage pour leurs enfants, c’est de leur responsabilité et selon leurs moyens financiers pour des cours complémentaires. Dans certains endroits, les collectivités territoriales pourront se substituer à l’école, mais leur réforme à venir ne leur en donnera pas les moyens très longtemps.
Ce que propose Sophia Chikirou dans sa campagne pour les municipales de Paris en matière de prise en charge des temps périscolaires est une arnaque, en raison de cette réforme des collectivités territoriales. Ni l’État ni les collectivités territoriales ne prendront en charge, ce sera le privé, déguisé en associatif ou clairement marchand.
Mais quelles familles pourront payer le complément ? Dans un pays désindustrialisé, l’objectif est de générer des profits dans de nouveaux marchés, comme l’éducation. Macron est cohérent sur le plan économique, pas sur le discours républicain puisqu’il menace les enseignements sportifs, culturels et scientifiques. Or, comment va-t-on former des citoyens avec des repères communs si on supprime ces disciplines ?
Les garçons des milieux populaires ne rencontreront plus d’enseignement artistique, certaines filles n’iront plus à la piscine, si on les abandonne aux microcultures communautaires. C’est un vrai danger pour la République. Sur le lycée, la Macronie converge étrangement avec certains élus de gauche, comme l’insoumis Louis Boyard, qui fait signer une pétition pour diminuer le temps de scolarité des lycéens.
À qui fera-t-on croire que les élèves populaires auront l’orientation souhaitée avec encore moins d’heures de cours, dans un bac délivré avec beaucoup de notes au contrôle continu, et ce, en fonction du profil de l’établissement ?
Quelles conséquences les réformes des rythmes scolaires ont-elles eues sur les métiers de l’enseignement ?
Depuis Blanquer, il y a une logique de caporalisation des enseignants, considérés comme des exécutants de protocoles sans réfléchir à ce qu’ils font. Le recours aux contractuels est incohérent pour l’avenir des enfants ; c’est un choix économique. Tout se passe comme si l’école publique devait faire en sorte que nos enfants soient moins instruits que nous. Or, nous avons une occasion historique de regagner du temps d’enseignement, de baisser la moyenne du nombre d’élèves par classe et d’améliorer le travail enseignant, sans dépenser beaucoup plus.

Temps de l’enfant, rythmes scolaires : vraies questions et faux débats, sous la direction de Stéphane Bonnéry, Fondation Gabriel-Péri, 249 pages, 20 euros. ↩︎







