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Sommaire du Silomag #9

Dossier mis en ligne en juin 2019.

Accéder au dossier sur le site de Silo, Agora des pensées critiques.

Edito : Changeons de regard sur la vieillesse

Selon l’Insee, l’espérance de vie moyenne est, en 2018, de 79,4 ans pour les hommes et de 85,3 ans pour les femmes soit une augmentation de 16 ans depuis 1950. C’est indéniablement une bonne nouvelle qui induit une révolution anthropologique dont nous devons collectivement mesurer la portée. Dans l’histoire de l’humanité, c’est la première fois qu’au moins quatre générations peuvent co-exister. On reste jeune plus vieux et l’on devient vieux plus tard au point que certains auteurs identifient sept âges de la vie. Il est donc important de ne pas analyser cette évolution avec des représentations anciennes ou alarmistes. Lire la suite.

Des représentations à faire évoluer

Alors que nous devrions nous réjouir de l’allongement de la vie et de la coexistence de quatre à cinq générations, cette réalité démographique est le plus souvent décrite sous une forme négative et alarmiste. Jérôme Pellissier rappelle que, derrière leur neutralité apparente, le critère de l’âge comme l’expression « vieillissement de la population » ont des usages politiques. Le premier permet de créer des catégories de la population qui n’auront pas les mêmes droits tandis que la seconde cache une peur de la vieillesse et une approche économiciste. Les clichés erronés et l’illusion d’unité qui en découlent masquent les clivages de classes et légitiment la maltraitance sociale et économique des vieux.

 

Pour la pensée occidentale contemporaine, la vieillesse serait un mal, une infirmité, voire une maladie qui aurait des effets préjudiciables pour l’avenir du pays. Pourtant, seuls 8 % des personnes de plus de 60 ans ont des incapacités importantes d’ordre physique ou cognitif. Bernard Ennuyer revient sur les origines de cette phobie démographique française et nous montre à quel point elle reste très actuelle. Il déconstruit les différents ressorts de cette représentation sociale en complet décalage avec la réalité et le vécu des personnes vieillissantes et nous invite à questionner l’âge comme catégorie de pensée.

 

Contrairement aux idées reçues, l’allongement de l’espérance de vie n’a pas engendré un vieillissement de la population, mais un léger « rajeunissement » tout simplement parce que l’on devient « vieux » plus tard et non plus longtemps. En effet, Christian Heslon nous enseigne qu’à chaque fois que la vie s’allonge, ce n’est pas de la vieillesse qui s’ajoute à la vieillesse, mais de nouveaux âges de la vie qui apparaissent. Il en décompte sept et nous invite à inventer un nouveau rythme prenant en compte les enjeux intergénérationnels et permettant à chacun de trouver simultanément place et utilité sociale à chaque âge de sa vie.

 

À rebours d’une conception naturaliste du cours de la vie au sein de laquelle la vieillesse se résumerait à un déclin, Lucien Sève propose de construire une conception historico-sociale de la « vieillesse ». Il appréhende l’âge comme un rapport social et l’au-delà de la vie professionnelle comme une troisième vie au cours de laquelle des femmes et des hommes rendent d’éminents services d’utilité publique. À un monde géré par la recherche du profit maximum à court terme qui multiplie le vieillissement artificiel, il oppose le développement de toutes les forces humaines comme seule fin en soi de l’histoire. Michel Maso introduit ici cette pensée riche et complexe qui contribue au rajeunissement des idées sur la vieillesse.

 

Expérience de passage, la retraite est une étape de notre développement à la fois déstabilisante, mais aussi épanouissante et attrayante, car elle permet de libérer du temps pour partager, échanger ou profiter des plaisirs de la vie. Revenant sur cette dimension existentielle de la retraite, Catherine Bergeret-Amselek insiste aussi sur le rôle pivot des baby-boomers qui constituent bien souvent la clé de voûte de l’équilibre familial tout en étant les acteurs de la transmission générationnelle ; autant de rappels bienvenus pour faire tomber les tabous et les idées reçues sur la vieillesse.

 

S’appuyant sur les résultats d’une enquête qu’il a dirigée en 2017, Lionel Prouteau nous propose un panorama des pratiques associatives et bénévoles des retraités. De leurs secteurs de prédilection à leurs caractéristiques sociodémographiques et socioprofessionnelles, ces données nous donnent de riches informations sur le profil de ces retraités et sur leurs domaines d’intervention. Si le bénévolat ne leur est pas spécifique, ils sont les gros pourvoyeurs de dons de temps. Reste à ne pas instrumentaliser leur utilité sociale indéniable pour pallier le désengagement de l’État.

Quelques défis à relever

Les personnes âgées souhaitent avant tout continuer à vivre chez elles, dans leur quartier, avec les autres et comme les autres. Cette aspiration implique certes des logements adaptables et des professionnels pour conseiller et accompagner les améliorations. Mais elle implique surtout d’agir sur tout ce qui bride les possibilités de sortir de chez soi en toute sécurité et d’avoir accès aux aménités de « la ville ». C’est pourquoi Férial Drosso insiste ici sur l’importance de lier de manière indissociable la question du logement à celles de l’habitat, de la mobilité, des transports et plus généralement de « l’accès à » ; autant de politiques qui viseraient non plus le « maintien à domicile », mais le « maintien dans la ville ».

 

S’il a déjà été démontré que les moyens humains et financiers manquent cruellement dans les Ephad et que les aides-soignantes souffrent de l’écart ressenti entre le travail souhaité et le travail concret, la parole est rarement donnée aux résidents de ces établissements. Grâce à son enquête, Valentine Trépied a pu analyser la relation qu’ils nouent avec le personnel soignant. De cette analyse, elle a dégagé trois formes d’expériences qui découlent des ressources socio-économiques mobilisables. Elle nous éclaire ainsi sur des formes d’inégalités sociales encore trop méconnues.

 

Que l’on se place sous l’angle des financements ou de la qualité des prestations, le système de prise en charge des personnes âgées et dépendantes est en crise. Michel Limousin nous présente les principaux axes d’une réforme de fond permettant à chacun d’accéder, dans des conditions satisfaisantes, à un service public de qualité sur l’ensemble du territoire.

 

Avec l’accroissement de l’espérance de vie, la dépendance tant physique que cognitive risque de toucher toujours plus de monde et nécessiter toujours plus de personnes pour prendre soin de ceux qui en sont atteints. Après avoir explicité les différents types de handicaps qu’elle entraîne, Matthieu Trubert interroge le rôle que le numérique pourrait jouer dans la réponse aux besoins des personnes en perte d’autonomie.

 

Focus sur les aidants

La maladie d’Alzheimer bouleverse le malade, dans toutes les dimensions de sa vie, affective, cognitive et sociale. En retour, elle représente une souffrance pour ses proches. Dans cette épreuve, les conjoints-aidants jouent, souvent jusqu’à épuisement, un rôle crucial dans le dispositif de soins et d’accompagnement. S’appuyant sur ses recherches, Rosa Caron interroge ici la complexité et la transformation du lien qui l’unit au malade. L’amour, la relation de couple préexistante et les affects qui l’animent en constituent des ressorts essentiels et sont d’une importance inestimable.

 

Financement insuffisant, pénurie de personnel, précarisation des emplois, salaires de misère, temps de travail morcelé, non-reconnaissance des qualifications, accidents de travail et maladies professionnelles en augmentation, sentiment d’être « des robots de soins », usagers moins bien traités…, la situation des personnels et des établissements en charge de nos ainés est désastreuse. Malika Belarbi nous propose un état des lieux et présente les diverses revendications des personnels en lutte pour améliorer leurs conditions de travail et permettre, ainsi, une prise en charge digne des personnes âgées.

 

Avec l’accroissement de l’espérance de vie, la dépendance tant physique que cognitive risque de toucher toujours plus de monde et nécessiter toujours plus de personnes pour prendre soin de ceux qui en sont atteints. Après avoir explicité les différents types de handicaps qu’elle entraîne, Matthieu Trubert interroge le rôle que le numérique pourrait jouer dans la réponse aux besoins des personnes en perte d’autonomie.

 

Retraites : enjeux et alternatives

Système de retraite par répartition ou par capitalisation, cotisations définies ou prestations définies, points ou annuités, Sylvie Durand revient sur les différents choix possibles en matière de système de retraites, sur les objectifs qu’ils poursuivent et sur leurs effets respectifs. Ces éclaircissements permettent de comprendre pourquoi, depuis plus de deux décennies, la situation des retraités se dégrade et en quoi la réforme voulue par Macron l’aggraverait encore. Ainsi, loin d’être une simple discussion d’ordre technique, les choix en matière de système de retraites relèvent de véritables enjeux de société et devraient faire l’objet d’un débat politique de fond.

 

Il est admis que certaines contraintes et nuisances du travail ont pour effet potentiel de réduire la durée de la retraite ou de dégrader les conditions de vie dans cette période de l’existence. Pour compenser ces inégalités d’espérance de vie, la possibilité d’un départ plus précoce à la retraite est souvent avancée. Et pourtant la prise en compte de la « pénibilité du travail » reste un sujet controversé, objet de nombreux atermoiements que Serge Volkoff nous résume ici. Il déconstruit les principaux arguments qui vont à l’encontre de la mise en place de cette mesure de simple justice sociale.

 

Passage à un système par points, système à cotisations définies avec un taux bloqué à son niveau actuel, disparition des points de repère collectifs (âge d’ouverture du droit, durée de cotisations, taux de remplacement), ou encore financement de la solidarité par l’impôt, constituent autant d’orientations qui vont inéluctablement diminuer le montant des pensions de retraite. De son côté, le plafonnement du revenu des assurés va encore un peu plus inciter les cadres à souscrire aux retraites par capitalisation. Pierre-Yves Chanu revient ici sur les dangers de la réforme Macron et sur la dégradation programmée des retraites par répartition.

 

En accroissant encore la part de la capitalisation dans le système de retraite, la réforme en cours va entraîner une diminution du financement de la retraite par répartition au profit des assurances individuelles et des marchés financiers. À rebours de cette logique délétère, Catherine Mills esquisse quelques-unes des propositions alternatives pour assurer un financement solidaire et efficace à même de garantir un niveau de pension suffisant pour vivre dignement.

 

Vues d'ailleurs

S’il s’agit bien d’un régime de retraite par répartition, le système des comptes notionnels suédois fonctionne à « cotisations définies » et non plus à « prestations définies ». La différence est de taille puisque cela signifie que, le taux des cotisations sur salaire étant fixé une fois pour toutes, les droits à retraite peuvent être automatiquement et uniformément réduits pour rétablir l’équilibre financier du régime. Sylvie Durand nous explique le fonctionnement de ce système plébiscité par le Medef et les gouvernements européens et nous alerte sur les conséquences régressives qu’il a entrainées en Suède.

 

Ce sont aujourd’hui les réformes du système de retraite dans les pays scandinaves – longtemps présentés comme le modèle d’État social – qui deviennent la référence : adaptation à l’espérance de vie, incitation à travailler plus longtemps, inégalités accrues, dépendance au secteur financier et aux assurances privées : les salariés scandinaves sont confrontés aux logiques libérales. Roy Pedersen nous explique le sens des réformes adoptées ces dernières années.

 

L’Afrique, au plan démographique, est caractérisée par une forte croissance et sa jeunesse. Cela résulte de la baisse de la mortalité et de l’augmentation de l’espérance de vie à la naissance. Ces phénomènes ont pour conséquence la croissance du nombre de personnes de plus de 60 ans. Félix Atchadé revient sur les besoins spécifiques de cette frange de la population auxquels seront confrontés les systèmes de santé et de protection sociale dans les années et décennies à venir.

 

Le célèbre écrivain Amadou Hampaté Bâ disait qu’« en Afrique un vieillard qui meurt est une bibliothèque qui brûle ». Cela illustre on ne peut plus la perception africaine des anciens. Dans les sociétés traditionnelles fortement hiérarchisées et ritualisées, vieillir octroie un statut et une place particulière dans la communauté. Les anciens sont les compagnons privilégiés des rois, les détenteurs de la tradition, des rites. Khadidiatou Konaré Dembélé analyse cette place des anciens dans la société sénégalaise et s’interroge sur ce qu’il en reste aujourd’hui après l’« ouragan » de la modernisation et de la mondialisation, qui n’a pas épargné l’Afrique.

 

La bataille des mots

Répondant à des préoccupations natalistes, Alfred Sauvy construit la notion de « vieillissement de la population » à la fin des années 1920 pour frapper les esprits. Popularisée dans les années 1940, elle alimentera une conception dramatisée des évolutions démographiques. Christophe Capuano revient sur l’histoire de cette expression et explicite, tout en les déconstruisant, les représentations négatives, erreurs et confusions qu’elle charrie.

 

Les mots que nous employons quotidiennement ont une valeur – et parfois une charge – symbolique et sociale. Ils ne définissent pas seulement l’objet qu’ils désignent, mais aussi l’état de la société dans laquelle ils sont utilisés. C’est ce qu’analyse ici Josiane Boutet à propos de nos « vieux » et « vieilles ». Ces mots ont bien souvent une connotation négative obligeant à des contournements sémantiques. Mais de plus en plus nombreux sont ceux qui se réapproprient leur usage pour en faire des symboles de leur fierté.

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